À l'horizon Plusieurs perspectives sur l'avenir technologique du Canada - 2030-35

 
Date : Avril 2021
Préparé par : Rapport du Groupe de travail sur l'analyse prospective
Format de rechange : À l'horizon Plusieurs perspectives sur l'avenir technologique du Canada - 2030-35 (PDF, 3.05 Mo)

Les hyperliens dans ce rapport menant à des sites Web qui ne sont pas gérés par le gouvernement du Canada sont offerts uniquement par commodité aux visiteurs de notre site Web. L'information offerte par les sites autres que ceux du gouvernement du Canada, accessibles à l'aide des liens de ce site Web, n'est pas assujettie à la Loi sur les langues officielles, et pourrait ne pas être accessible aux personnes handicapées. Il est probable que l'information offerte ne soit disponible que dans les langues employées dans les sites en question.

Table des matières

Sommaire

La pandémie de COVID-19 finira par être surmontée, les économies se rétabliront et l'attention du Canada se recentrera sur l'avenir. Certaines caractéristiques de cet avenir sont déjà claires. Le Canada sera appelé à contribuer à l'effort mondial pour enfin confronter les changements climatiques et la dégradation de l'environnement. Notre économie devra découvrir des moyens novateurs de maintenir sa compétitivité, alors que les données et l'information deviendront les principaux facteurs de production et que la rivalité entre les superpuissances que sont les États Unis et la Chine engendrera de nouveaux défis et de nouvelles possibilités pour les relations traditionnelles du Canada en matière de commerce et d'investissements. Les systèmes de soins de santé devront adopter une gamme de plus en plus large de technologies et de traitements innovants tout en surmontant les difficultés financières qui découleront du vieillissement de la population. Ces dynamiques s'inscriront dans un contexte social et politique où on aura finalement commencé à reconnaître et à combattre les inégalités de longue date dans la distribution des possibilités et des fardeaux qui touchent certains groupes de la société canadienne, notamment les peuples autochtones et les minorités raciales.

Chacun des enjeux susmentionnés est d'une ampleur et d'une portée systémiques. Chacun d'entre eux nécessitera donc des réponses innovantes qui intègrent l'ensemble des disciplines et des compétences et qui inscrivent, plus que jamais, les solutions technologiques dans leur contexte social et culturel. À cette fin, le Conseil national de recherches du Canada (CNRC) a invité un groupe de travail informel composé de quelque quarante leaders d'opinion à identifier les développements potentiels qui pourraient survenir au cours des dix à quinze prochaines années et qui auraient des incidences considérables pour le Canada. Soulignons que ce rapport représente uniquement les points de vue des membres du groupe de travail et non ceux du CNRC ou du gouvernement du Canada.

Ce rapport est le fruit de la collaboration des membres du groupe de travail. Il s'agit d'une analyse prospective axée sur la période 2030-2035 qui cherche à encadrer la réflexion stratégique à un niveau relativement élevé, mais suffisamment détaillé pour donner un sentiment de réalisme. L'analyse prospective était structurée autour de six grands domaines :

  1. les changements climatiques;
  2. l'avenir des ressources;
  3. les mégadonnées et l'intelligence artificielle;
  4. la cybersécurité et la protection de la vie privée;
  5. l'avenir des soins de santé;
  6. les nouveaux modèles pour l'innovation.

Pour chaque domaine, la vision de « l'horizon » 2030-2035 est décrite dans deux ou trois « déclarations » générales conçues pour organiser et résumer les contributions et les discussions des membres du groupe de travail. Chaque déclaration est illustrée par deux ou trois exemples particuliers tirés des idées soumises par les membres du groupe de travail.

Les déclarations ne sont pas destinées à être des prédictions absolues ou à court terme. Elles n'ont pas non plus la prétention d'englober tous les aspects pertinents dans les six domaines. Les déclarations sont des points de vue éclairés sur les principaux contours de ce que l'on pourrait appeler « l'espace de défis et de possibilités » auquel le Canada sera confronté dans environ dix à quinze ans. L'accent est mis sur les aspects scientifiques et technologiques, mais les idées sont placées dans leur contexte social et économique.

Cinq thèmes communs, résumés dans le dernier chapitre du rapport, transcendent les grands domaines abordés :

  • la compétitivité;
  • les données comme ressource stratégique;
  • la durabilité et la résilience;
  • l'engagement avec les communautés;
  • l'équité, la diversité et l'inclusion.

Les perspectives du groupe de travail pour la période 2030-2035 dressent le portrait d'une société prospère dans laquelle la technologie est développée au service des objectifs humains et où les bénéfices sont équitablement répartis. Ce point de vue est optimiste à juste titre, compte tenu des dons et des capacités extraordinaires du Canada, mais on reconnaît également que des défis importants devront être relevés. La technologie jouera un rôle essentiel, en permettant aux Canadiens de relever les défis et de saisir les occasions, en se laissant guider par les besoins humains.

Compilation des déclarations

Les déclarations doivent être lues comme autant de réflexions de la situation imaginée en 2030 2035 : elles sont prospectives. Ni les déclarations ni les exemples illustratifs ne sont présentés dans un ordre de priorité quelconque.

1. Changements climatiques

1.1 Le Canada progresse vers une production d'énergie neutre en carbone, mais des défis technologiques, économiques et politiques restent à surmonter.

Exemples illustratifs
  • 1.1(a). L'exploitation d'une énergie propre et renouvelable et l'application à grande échelle des processus de capture, d'utilisation et de stockage du carbone sont les pierres angulaires de la stratégie climatique du Canada.
  • 1.1(b). L'amélioration de l'efficacité du stockage de l'énergie facilite l'adoption des énergies éolienne et solaire.

1.2 Le Canada adopte l'électrification du transport routier en vue d'éliminer environ 150 mégatonnes (Mt) d'émissions de gaz à effet de serre (GES) avant 2050.

Exemples illustratifs
  • 1.2(a). Les véhicules électriques stationnés stockent l'énergie dans leurs batteries et la renvoient vers le « réseau intelligent » selon les besoins, et le propriétaire est payé par le service public.
  • 1.2(b). Les technologies des batteries et des piles à hydrogène permettent l'électrification des différents modes de transport routier.

1.3 Les décisions prises au Canada en faveur des mesures d'atténuation et d'adaptation aux changements climatiques remportent la confiance de la société grâce à des arrimages avec les communautés touchées et à des activités de co-développement avec ces communautés.

Exemples illustratifs
  • 1.3(a). Les pouvoirs décisionnels renforcés des Autochtones sur les projets d'infrastructure, sans parler des attentes en matière d'engagement des communautés locales (non autochtones), transforment les modèles commerciaux, les processus décisionnels des gouvernements, ainsi que le calendrier et la nature des réponses aux changements climatiques.
  • 1.3(b). L'instabilité de la confiance des citoyens dans les institutions et l'intense polarisation politique entravent la conception et la mise en œuvre de politiques efficaces à l'égard du climat.

2. Avenir des ressources

2.1 Les progrès des technologies visant à décarboniser la production et l'utilisation du pétrole et du gaz permettent au Canada de réaliser d'importantes réductions de ses émissions tout en continuant à produire ces ressources pour son marché intérieur et pour l'exportation.

Exemples illustratifs
  • 2.1(a). Le gaz naturel combiné au captage et au stockage du carbone assure l'approvisionnement en électricité du Canada et réduit les émissions de GES.
  • 2.1(b). Le Canada est un chef de file mondial en matière d'approvisionnement et d'utilisation de l'hydrogène « bleu » couplé à la capture et au stockage de carbone.

2.2 Le Canada utilise des technologies novatrices pour mieux tirer profit de ses avantages naturels en matière de production agroalimentaire.

Exemples illustratifs
  • 2.2(a). Les exploitations agricoles « intelligentes » stimulent la production, réduisent les intrants potentiellement dangereux dans l'agroalimentaire, améliorent la santé des sols et renforcent la réputation du Canada sur la scène internationale en tant que source fiable d'exportations agricoles sûres et durables.
  • 2.2(b). La production autonome de fruits et légumes en intérieur tout au long de l'année accroît la sécurité alimentaire du Canada en réduisant la dépendance du pays à l'égard des importations.
  • 2.2(c). De plus en plus de consommateurs choisissent des sources de protéines sûres, nutritives et économiques, qui sont bonnes pour le bien-être des animaux et qui ont une empreinte écologique minimale.

2.3 Les ressources forestières et minérales du Canada répondent à la demande mondiale croissante grâce à des moyens novateurs d'en extraire une plus grande valeur tout en réduisant l'impact environnemental.

Exemples illustratifs
  • 2.3(a). Les plates-formes de bioproduits génèrent des matériaux de consommation dotés de nouvelles propriétés tout en favorisant la décarbonisation.
  • 2.3(b). L'engagement mondial grandissant envers la protection de l'environnement et la sécurité humaine incite le Canada à être un chef de file mondial dans la gestion sûre et efficace des déchets miniers.
  • 2.3(c). Le Canada est mis au défi d'aller au-delà des « plans d'action » pour maintenir sa position de principal fournisseur mondial de nombreux minéraux stratégiques.

3. Mégadonnées et intelligence artificielle

3.1 Les investissements considérables et soutenus du gouvernement et de l'industrie dans la recherche fondamentale sur l'intelligence artificielle (IA) et ses applications spécialisées permettent au Canada de conserver son avantage concurrentiel et sa réputation de chef de file mondial dans ce domaine.

Exemples illustratifs
  • 3.1(a). Les systèmes de traitement des langues naturelles ne se distinguent plus de la communication humaine sur les plans de l'intelligence et de l'empathie.
  • 3.1(b). Les interfaces cerveau-ordinateur et la simulation haptique (« toucher ») sont des moyens courants d'interaction avec les ordinateurs.
  • 3.1(c). Les mégadonnées et l'IA permettent de dégager des leçons pour l'avenir en élargissant et en remodelant la compréhension du passé du Canada.

3.2 Les pressions croissantes sur les coûts poussent à une plus grande efficacité dans la prestation des soins de santé au Canada, ce qui finit par vaincre la réticence de notre système fragmenté à partager les données et accélère l'adoption de l'IA dans la pratique clinique et administrative.

Exemples illustratifs
  • 3.2(a). Des capteurs portables couplés à des interfaces fondées sur l'IA aident à gérer les problèmes de santé chroniques.
  • 3.2(b). Des robots appuient les aidants humains pour permettre aux Canadiens âgés les plus vulnérables de vivre chez eux de manière indépendante.

4. Cybersécurité et protection de la vie privée

4.1 Les gouvernements et les entreprises canadiennes renforcent leur infrastructure numérique en expansion en faisant de sa résilience la priorité absolue.

Exemples illustratifs
  • 4.1(a). Les agences nationales de sécurité et de renseignement utilisent des outils légaux de pointe pour détecter et atténuer les menaces que représentent les acteurs malveillants.
  • 4.1(b). Le développement sécurisé assisté par ordinateur renforce l'intégrité de nos solutions.
  • 4.1(c). Les infrastructures essentielles du Canada sont vulnérables aux attaques quantiques.

4.2 4.2 Le Canada maximise les avantages de l'économie et de la société de l'information en combinant l'innovation technologique pour la sécurité des données avec des politiques visant à instaurer la confiance en protégeant la vie privée.

Exemples illustratifs
  • 4.2(a). Les personnes ont le plein contrôle de leurs données personnelles.
  • 4.2(b). Le Canada a mis en place un système d'identité national pour tous les citoyens.

4.3 Grâce à sa réputation de pays fiable et technologiquement avancé, le Canada devient une plaque tournante mondiale de premier plan pour les flux de données internationaux.

Exemples illustratifs
  • 4.3(a). Le Canada est un centre de transfert de confiance pour le stockage international des données.
  • 4.3(b). Les technologies informatiques confidentielles garantissent la confidentialité et la sécurité des données dans les infrastructures mondiales d'infonuagique.

5. Avenir des soins de santé

5.1 Le Canada intègre la génomique, l'intelligence artificielle et les outils numériques pour créer un système de soins de santé du XXIe siècle centré sur l'individu et axé sur la prévention et le dépistage précoce des maladies.

Exemples illustratifs
  • 5.1(a). L'innovation inclusive dans la télésanté, fondée sur l'IA et l'apprentissage machine, accroît l'équité, l'accessibilité et l'efficacité des soins de santé.
  • 5.1(b). La génomique et les technologies associées, combinées à l'IA, permettent des avancées majeures dans le diagnostic précoce de maladies et les soins de santé personnalisés.
  • 5.1(c). Les données de séquençage du génome sont incluses dans les dossiers médicaux électroniques.

5.2 Le Canada concentre ses ressources dans des domaines où il a fait ses preuves afin de figurer parmi les chefs de file mondiaux de la recherche et des applications cliniques et commerciales liées aux thérapies à base de cellules souches et aux tests de diagnostic rapide aux points de service.

Exemples illustratifs
  • 5.2(a). Les technologies de diagnostic aux points de service « révolutionnent » les soins médicaux et permettent leur décentralisation.
  • 5.2(b). Les thérapies à base de cellules souches remplacent les greffes pour le traitement des maladies cardiaques et du diabète.

5.3 Le Canada est le pionnier d'un nouveau modèle de bien-être en intégrant l'approche traditionnelle axée sur la maladie à des interventions qui tiennent compte des déterminants sociaux et culturels de la santé tout au long de la vie.

Exemples illustratifs
  • 5.3(a). L'obtention de résultats plus équitables en matière de santé au Canada est entravée par le manque de participation des peuples autochtones à l'élaboration et à la mise en œuvre d'innovations en matière de santé et de soins de santé.
  • 5.3(b). Les stratégies d'intervention précoce préviennent la « mort par désespoir » et inversent la tendance à l'accroissement des disparités socio-économiques en matière de santé et d'espérance de vie au Canada.
  • 5.3(c). Un système universel de soins de santé, à payeur unique et portable pour une mise en œuvre de soins de santé, de surveillance de la santé publique et de travaux de recherche appliquée novateurs.

6. Nouveaux modèles d'innovation

6.1 Les données sont reconnues comme les matières premières universelles sur lesquelles s'appuie l'innovation dans pratiquement tous les domaines.

Exemples illustratifs
  • 6.1(a). L'accès en temps réel à d'énormes volumes de données en temps réel, à partir desquels il est possible de prédire et de manipuler le comportement, est une source de pouvoir et de succès plus importante que la technologie elle-même.
  • 6.1(b). Combinés à des réseaux axés sur la collaboration et à l'innovation ouverte, des groupes qui exploitent de façon inédite les données catalysent des solutions à d'épineux problèmes sociaux, médicaux et environnementaux tout en multipliant les débouchés économiques possibles.

6.2 L'« innovation » dans la politique d'innovation du Canada met l'accent sur une approche systémique qui réunit le monde universitaire, les entreprises, le gouvernement et la société civile pour améliorer la compétitivité dans de grands domaines qui recèlent des occasions stratégiques.

Exemples illustratifs
  • 6.2(a). Le Canada est à la tête de plates-formes d'innovation mondiales qui génèrent une valeur locale et ouvrent des accès aux marchés internationaux.
  • 6.2(b). Les initiatives canadiennes dans les « deep tech » contribuent grandement à la croissance du produit intérieur brut (PIB) et engendrent un élan positif vers la résolution des graves problèmes que connaît la planète.
  • 6.2(c). Un secteur dynamique de la technologie quantique émerge de la mise en œuvre, par le Canada, d'un nouveau modèle d'écosystème d'innovation qui tire rapidement parti des avantages de la science quantique et des technologies qui en sont tirées.

6.3 Alors que la technologie précarise de nombreux emplois, le Canada fait partie des chefs de file mondiaux dans l'exploration de modèles novateurs qui encouragent et facilitent la créativité des individus et de leurs collectivité.

Exemples illustratifs
  • 6.3(a). Les plates-formes numériques coopératives canadiennes se développent et s'épanouissent dans des secteurs au-delà des entreprises traditionnelles de type « économie du partage ».
  • 6.3(b). Les carrefours créatifs interdisciplinaires installés dans des quartiers de tout le Canada favorisent l'émergence d'un nouveau sentiment d'utilité et un entrepreneuriat créatif chez les citoyens.

Introduction

La pandémie de COVID-19 finira par être surmontée, les économies se rétabliront et l'attention du Canada se recentrera sur l'avenir. Certaines caractéristiques de cet avenir sont déjà claires. Le Canada s'engagera à contribuer à l'effort mondial pour enfin confronter les changements climatiques et la dégradation de l'environnement. Notre économie devra découvrir des moyens novateurs de maintenir sa compétitivité, alors que les données et l'information deviendront les principaux facteurs de production et que la rivalité entre les superpuissances que sont les États Unis et la Chine engendrera de nouveaux défis et de nouvelles possibilités pour les relations traditionnelles du Canada en matière de commerce et d'investissements. Les systèmes de soins de santé devront adopter une gamme de plus en plus large de technologies et de traitements innovants tout en surmontant les difficultés financières qui découleront du vieillissement de la population. Ces dynamiques s'inscriront dans un contexte social et politique où on aura finalement commencé à reconnaître et à combattre les inégalités de longue date dans la distribution des chances et des fardeaux qui touchent certains groupes de la société canadienne, notamment les peuples autochtones et les minorités raciales.

Chacun des enjeux susmentionnés est d'une ampleur et d'une portée systémiques. Chacun d'entre eux nécessitera donc des réponses innovantes qui intègrent l'ensemble des disciplines et des compétences et qui inscrivent, plus que jamais, les solutions technologiques dans leur contexte social et culturel. L'intégration de cette perspective élargie sera un défi pour chaque organisation, publique ou privée. À cette fin, le Conseil national de recherches du Canada (CNRC) a invité un groupe de travail informel composé de quelque quarante leaders d'opinion à identifier les développements potentiels qui pourraient survenir au cours des dix à quinze prochaines années et qui auraient des incidences considérables pour le Canada.

Le présent document est le rapport de ce groupe de travailNote de bas de page 1. Il s'agit d'une analyse prospective axée sur la période 2030-2035 qui cherche à encadrer la réflexion stratégique à un niveau relativement général, mais suffisamment détaillé pour donner un sentiment de réalisme. Le groupe de travail ne s'est pas engagé dans la préparation de scénarios ou de prévisions technologiques, mais a plutôt cherché à fournir des points de vue éclairés sur ce qu'on pourrait appeler « l'espace de défis et de possibilités » auquel le Canada sera confronté dans environ dix à quinze ans.

L'analyse prospective présentée dans ce rapport marque la fin de la première phase d'une initiative en deux phases. Elle servira de base à une deuxième phase de consultations ciblées organisées par le CNRC et destinées à aider à déterminer les sciences, les technologies, les compétences et les autres capacités qui permettront au Canada de réussir et de prospérer à moyen terme.

Soulignons que ce rapport représente uniquement les points de vue des membres du groupe de travail et non ceux du CNRC ou du gouvernement du Canada.

L'analyse prospective était structurée autour de six grands domaines :

  1. les changements climatiques;
  2. l'avenir des ressources;
  3. les mégadonnées et l'intelligence artificielle;
  4. la cybersécurité et la protection de la vie privée;
  5. l'avenir des soins de santé;
  6. les nouveaux modèles pour l'innovation.

Méthode d'analyse prospective

La méthode employée est une variante de l'approche d'analyse prospective élaborée par le professeur William Sutherland à l'université de Cambridge, au Royaume-Uni. Pour réaliser cette analyse, le groupe de travail a été divisé en six sous-groupes composés de six à sept membres qui se sont penchés sur les sujets déjà énumérés (voir l'annexe I).

Dans chaque sous-groupe, on a demandé à chaque membre de rédiger deux ou trois déclarations, accompagnées d'une brève justification de 100 à 200 mots, afin de décrire des événements qui pourraient influer considérablement sur l'avenir du Canada et qui pourraient vraisemblablement se réaliser au cours des dix à quinze prochaines années. Les membres devaient choisir des événements peu susceptibles d'être déjà très connus en dehors des communautés d'experts concernées. Les événements ainsi décrits ne se limitent pas à des aspects pointus de la science ou de la technologie; ils peuvent également avoir trait au contexte social et économique dans lequel les nouveautés scientifiques ou technologiques potentielles s'inscrivent.

Au sein de chaque sous groupe, chaque membre a soumis ses propres déclarations au secrétariat du CNRC pour le projetNote de bas de page 2. Chaque ensemble de déclarations anonymes (généralement au nombre de quinze) a ensuite été distribué à tous les membres du sous-groupe, qui les ont notés en fonction de leur importance potentielle pour le Canada et de leur probabilité dans un « horizon 2030-2035 » Note de bas de page 3.

En octobre et novembre 2020, chaque sous-groupe s'est réuni une fois virtuellement pour discuter, pendant une demi-journée, de son ensemble de déclarations et des résultats du classement. Ces conversations ont abordé de manière générale certaines des technologies mentionnées dans les déclarations, mais elles ont eu tendance à se concentrer principalement sur des enjeux contextuels, comme la compétitivité, l'inclusion, la résilience, la proéminence des données et les questions de confiance connexes.

À la suite de ces discussions, le secrétariat a rédigé des documents succincts pour chacun des six sous-groupes thématiques. Ces documents, qui sont finalement devenus les prochains chapitres du présent rapport, étaient fondés sur les premières déclarations rédigées par les membres des sous-groupes, interprétées et modifiées au besoin à la lumière des discussions des sous-groupes, étayées par des preuves supplémentaires et structurées en un petit nombre de déclarations générales accompagnées d'exemples illustratifs. Hors ligne, chacun des sous-groupes a examiné et modifié le projet de chapitre le concernant, puis les différents chapitres ont été compilés dans un seul document qui a été présenté à l'ensemble du groupe de travail en vue d'une réunion plénière tenue le 5 mars 2021. Cette réunion a permis à tous les membres de commenter les résultats des autres sous-groupes et de relever un certain nombre de thèmes transversaux qui sont résumés dans le chapitre de conclusion du présent rapport. Un projet complet a été soumis au groupe de travail, qui a été invité à formuler des commentaires finaux.

Avertissement : Ce rapport est le résultat d'une collaboration des membres du groupe de travail et a été rédigé avec l'aide du secrétariat. Il ne s'agit pas d'un document de consensus formel, bien qu'il s'appuie sur les contributions et des critiques de tous les membres du groupe de travail et qu'il reflète ces contributions et critiques. Néanmoins, tous les membres du groupe de travail ne sont pas nécessairement d'accord avec chaque déclaration ou avec l'emphase sur certains points. Il est à la fois inévitable et approprié qu'un éventail de points de vue concernant l'avenir soit exprimé.

Remarque pour l'interprétation

Chacun des six chapitres qui suivent commence par une présentation du contexte général. La vision de « l'horizon 2030-2035 » est décrite dans deux ou trois « déclarations » générales conçues pour organiser et résumer les contributions et les discussions des membres des sous groupes et du groupe de travail. Par exemple, dans la thématique des changements climatiques, la première déclaration se lit comme suit.

  • Le Canada progresse vers une production d'énergie neutre en carbone, mais des défis technologiques, économiques et politiques restent à surmonter.

Les déclarations doivent être lues comme représentant la situation imaginée en 2030 2035 : elles sont prospectives. Chaque déclaration générale est illustrée par deux ou trois exemples particuliers tirés des idées soumises à l'origine par les membres du groupe de travail. Ainsi, la déclaration qui précède, dans le chapitre sur les changements climatiques, est illustrée par deux exemples.

  1. L'exploitation d'une énergie propre et renouvelable et l'application à grande échelle des processus de capture, d'utilisation et de stockage du carbone sont les pierres angulaires de la stratégie climatique du Canada.
  2. L'amélioration de l'efficacité du stockage de l'énergie facilite l'adoption des énergies éolienne et solaire.

Au total, le rapport contient dix-sept déclarations générales et quarante et un exemples illustrés par des textes et des preuves.Note de bas de page 4 Il convient de garder à l'esprit les considérations suivantes lors de l'interprétation des déclarations et des exemples.

  • Les déclarations ne sont pas destinées à être des prédictions absolues ou à court terme. Il s'agit de points de vue éclairés sur les principales caractéristiques de ce que l'on pourrait appeler « l'espace de défis et de possibilités » auquel le Canada sera confronté dans environ dix à quinze ans. L'accent est mis sur les aspects scientifiques et technologiques, mais les idées sont placées dans leur contexte social et économique. L'objectif n'était pas d'énoncer le « fin mot », mais plutôt de stimuler la réflexion sur un avenir forcément incertain.
  • Les déclarations sont dans une certaine mesure ambitieuses, même si le groupe de travail estime qu'elles sont réalisables d'ici 2030-2035, avec un engagement suffisant des secteurs public et privé et des particuliers. Si de nouvelles politiques publiques peuvent être nécessaires pour réaliser certains aspects de l'avenir envisagé, ce document ne doit pas être lu comme un plaidoyer pour une politique particulière.
  • Étant donné l'ampleur de chacun des six domaines, il n'a pas été possible, pour le groupe de travail, de couvrir tous les aspects pertinents. Les déclarations générales tentent de saisir ce que l'on pensait être les caractéristiques les plus saillantes. Des lacunes subsisteront inévitablement.
  • Les exemples visent à illustrer les déclarations générales en présentant des évolutions scientifiques, technologiques, sociales ou économiques particulières. Bien entendu, ce ne sont pas les seules illustrations possibles. Les exemples sont tirés des idées soumises à l'origine par les membres du groupe de travail, et le processus a mené à l'application de certains choix.
  • Ni les déclarations ni les exemples illustratifs ne sont présentés dans un ordre de priorité quelconque.

Après les six prochains chapitres, le rapport se termine par des observations sur des thèmes qui transcendent plusieurs domaines.

1. Changements climatiques

Contexte

Les Nations Unies prévoient que, si aucune mesure n'est prise pour réduire considérablement les émissions de gaz à effet de serre (GES), le monde est en passe de se réchauffer de 3,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels d'ici 2100, ce qui dépasse largement la cible de l'Accord de Paris, qui est de 1,5 à 2,0 °C. Si rien n'est fait, les températures moyennes au Canada devraient augmenter de 1,8 à 6,3 °C d'ici la fin du siècle, avec des augmentations beaucoup plus marquées dans le Grand Nord. Les effets mondiaux des changements climatiques se font déjà sentir dans les océans et sur tous les continents : phénomènes météorologiques extrêmes, élévation du niveau de la mer, dégel du pergélisol, inondations intérieures, désertification, incendies de forêt, infestations d'espèces envahissantes, ainsi qu'une série d'autres facteurs plus subtils, dont un bon nombre n'ont probablement pas encore été identifiés.

Il est impossible de quantifier avec précision les impacts les plus importants, comme les migrations massives de personnes déplacées en raison de la réduction considérable des terres habitables, en particulier en Afrique et en Asie, et à partir des zones côtières de faible altitude partout. Alors que le niveau de la mer a augmenté d'environ 19 cm au cours du XXe siècle, on s'attend à ce qu'il augmente d'au moins deux fois plus au cours du XXIe siècle. Un milliard de personnes dans le monde vivent aujourd'hui à moins de dix mètres au-dessus du niveau de la mer et sont donc fortement menacées par les ondes de tempête qui les inondent lorsque le niveau de la mer s'élève et que les tempêtes s'intensifient. Certaines prévisions annoncent plus d'un milliard de « réfugiés climatiques » d'ici 2050. De tels mouvements migratoires mettraient à l'épreuve les limites de la gouvernance nationale et mondiale ainsi que de la coopération internationale.

Au cours des quinze prochaines années, des investissements importants devront être réalisés dans le monde entier pour l'adaptation aux dommages causés par les changements climatiques. Même si une certaine augmentation de la température est désormais inévitable en raison de l'incapacité mondiale, jusqu'à présent, à atténuer les émissions des GES, nous devons agir immédiatement pour éviter que la situation ne s'aggrave encore. C'est ce qui rend essentielle la campagne mondiale qui vise à réduire, puis à éliminer les émissions nettes de GES.

Le Canada devra contribuer à cet effort. Le Canada ne produit qu'environ 1,6 % des émissions de GES mondiales, mais, avec l'Australie et les États-Unis, il figure parmi les trois premiers émetteurs par habitant des pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Les émissions du Canada en 2018 s'établissaient à 729 mégatonnes (Mt), essentiellement les mêmes qu'en 2005. Cela représente néanmoins plus de trois fois la moyenne mondiale par habitant. Sur une note plus positive, les émissions du Canada par habitant ont baissé de plus de 13 % depuis 2005 et, par dollar de PIB (réel), les émissions ont baissé de plus de 21 %. Bien que l'intensité des émissions de GES engendrées par l'activité économique ait continué à diminuer, les émissions absolues (qui influent réellement sur le réchauffement de la planète) sont restées obstinément élevées et n'ont pas réussi à se rapprocher des objectifs de réduction fixés pour les vingt-quatre dernières années depuis l'Accord de Kyoto (figure 1.1).

Pour résoudre ce problème, le Canada et le monde doivent transformer radicalement le système énergétique. Cependant, le monde est toujours dépendant des combustibles fossiles pour plus de 80 % de l'énergie primaire. Le Canada, avec ses vastes ressources en pétrole et en gaz, continuera presque inévitablement à utiliser et à exporter des combustibles fossiles pendant au moins les quinze prochaines années (tableau 1.1). Différentes approches technologiques sont adoptées dans le monde pour parvenir à une réduction importante des émissions. On constate cependant une approche commune : les pays tentent de retirer le carbone de leur « bouquet énergétique » en utilisant des sources « non carbonées » comme l'éolien et l'énergie solaire ou en capturant le carbone avant qu'il ne pénètre dans l'atmosphère, tout en augmentant considérablement le rôle de l'électricité dans les systèmes d'approvisionnement énergétique nationaux. Cela nécessite de nouveaux investissements considérables en argent et en efforts pour relever les défis technologiques, financiers, réglementaires, politiques et comportementaux qui se présentent au cours d'une transition d'une telle ampleur.

Figure 1.1. Émissions totales de GES au Canada de 1990 à 2050 (selon les projections)

Figure 1.1. Émissions totales de GES au Canada de 1990 à 2050 (selon les projections)
Figure 1.1 - Version textuelle
Année Émissions totales de gaz à effet de serre (mégatonnes d'équivalent CO2) Objectif des émissions de gaz à effet de serre (Est. mégatonnes d'équivalent CO2) Objectif de l'accord de Kyoto (1997) Objectif de l'accord de Copenhague (2009) Objectif de l'accord de Paris (2015)
  Actual Est. target      
1990 603        
1991 595        
1992 612        
1993 615        
1994 636        
1995 653        
1996 675        
1997 686   563    
1998 693   563    
1999 707   563    
2000 731   563    
2001 720   563    
2002 724   563    
2003 740   563    
2004 742   563    
2005 730   563    
2006 721   563    
2007 742   563    
2008 723   563    
2009 680   563    
2010 691   563 629  
2011 702   563 629  
2012 710   563 629  
2013 721   563 629  
2014 721   563 629  
2015 720   563 629  
2016 706   563 629 526
2017 714   563 629 526
2018 729 729 563 629 526
2019   710.775 563 629 526
2020   692.55 563 629 526
2021   674.325 563 629 526
2022   656.1 563 629 526
2023   637.875 563 629 526
2024   619.65 563 629 526
2025   601.425 563 629 526
2026   583.2 563 629 526
2027   564.975 563 629 526
2028   546.75 563 629 526
2029   528.525 563 629 526
2030   510.3 563 629 526
2031   484.785 563 629 526
2032   459.27 563 629 526
2033   433.755 563 629 526
2034   408.24 563 629 526
2035   382.725 563 629 526
2036   357.21 563 629 526
2037   331.695 563 629 526
2038   306.18 563 629 526
2039   280.665 563 629 526
2040   255.15 563 629 526
2041   229.635 563 629 526
2042   204.12 563 629 526
2043   178.605 563 629 526
2044   153.09 563 629 526
2045   127.575 563 629 526
2046   102.06 563 629 526
2047   76.545 563 629 526
2048   51.03 563 629 526
2049   25.515 563 629 526
2050   0 563 629 526
 

Source : Inventaire officiel canadien des gaz à effet de serre du Canada. L'année 2018 est la dernière année pour laquelle des données sont disponibles.

 

Les politiques gouvernementales, les incitations financières et les processus d'approvisionnement ciblés peuvent influencer les comportements et les aspects économiques associés aux émissions de carbone. Le gouvernement canadien s'est engagé à réduire les émissions de GES de plus de 30 % d'ici à 2030, afin de parvenir à un résultat net nul en 2050. À cette fin, en décembre 2020, le gouvernement a publié un plan climatique qui s'appuie sur une augmentation de la taxe sur le carbone de 50 $/tonne de CO2 en 2022 à 170 $/tonne en 2030, ainsi que sur des initiatives réglementaires entourant la Norme sur les combustibles propres et l'investissement de quinze milliards de dollars pour offrir des incitations à l'efficacité énergétique et l'adoption de nouvelles technologies. Ce plan a été suivi d'une Stratégie canadienne pour l'hydrogène assortie d'un investissement de 1,5 milliard de dollars dans un Fonds pour les combustibles à faible teneur en carbone et à émissions nulles et d'un Plan d'action canadien des petits réacteurs modulaires (ce dernier sans engagement d'investissement précis).

Tableau 1.1. Production d'énergie primaire au Canada
Source d'énergie Quantité totale d'énergie, (2012) (%) Quantité totale d'énergie, (2018) (%)
Pétrole brut 42,9 48,7
Gaz naturel 34,9 33,3
Électricité primaire 9,9 8,5
Charbon 8,6 5,4
Liquides de gaz naturel des usines de gaz 3,6 4,0
Énergie totale (pétajoules)Note de bas de page * 17 335 21 603

Sources : Le Quotidien – Offre et demande d'énergie, 2018; Le Quotidien – Offre et demande d'énergie, 2012. L'année 2018 est l'année la plus récente pour laquelle des données sont disponibles.

Pour que les objectifs du nouveau plan climatique soient atteints, des investissements importants devront être réalisés dans un laps de temps qui sera court à l'égard de l'ampleur des transformations requises. Le Canada a fait du bon travail en matière d'électricité non émettrice grâce à l'hydroélectricité et à la capacité nucléaire, combinées à un programme d'élimination progressive du charbon. Toutefois, le tableau 1.1 montre que l'approvisionnement en énergie primaire du Canada est encore très fortement axé sur le pétrole et le gaz, qui comptent pour 82 % du total en 2018, en augmentation par rapport à 78 % en 2012. Une partie de cette énergie peut être remplacée grâce à la poursuite du développement de l'hydroélectricité, du nucléaire et de la bioénergie, mais l'électrification massive sans carbone nécessitera l'utilisation d'une panoplie de technologies, notamment une utilisation accrue de l'éolien et de l'énergie solaire, du gaz naturel avec capture et stockage du carbone (CSC)Note de bas de page 5, de la géothermie, voire d'autres technologies.

En raison de l'intermittence de l'énergie éolienne et solaire, il est nécessaire de disposer à la fois d'une énorme capacité de stockage de l'énergie et de moyens de production électrique flexibles pour régulariser ces apports et en faire des compléments au bouquet énergétique. Compte tenu des riches ressources en gaz naturel du Canada et de la nécessité de réduire les GES émis lors de l'extraction du pétrole tant qu'il continuera d'être produit, le déploiement de technologies de CUSC sera essentiel.

À l'avenir, les progrès des technologies de l'information auront des effets sur le développement des réseaux intelligents. Aussi, dans une optique plus spéculative, l'informatique quantique pourrait éventuellement permettre de trouver des moyens novateurs de réduire les émissions de GES en concevant de nouveaux catalyseurs utiles dans la capture de carbone et dans la production et le stockage d'énergie, ainsi que pour les engrais, les ciments et d'autres matériaux dont la production émet actuellement beaucoup de GES.

Perspectives

En s'appuyant sur le contexte présenté jusqu'ici, les idées élaborées et discutées par le sous groupe peuvent être résumées dans les trois déclarations suivantes, qui cernent les principales caractéristiques de la réponse du Canada à l'enjeu des changements climatiques dans un « horizon 2030-2035 ».

  • 1.1 Le Canada progresse vers une production d'énergie neutre en carbone, mais des défis technologiques, économiques et politiques restent à surmonter.
  • 1.2 Le Canada adopte l'électrification du transport routier en vue d'éliminer environ 150 mégatonnes (Mt) d'émissions de gaz à effet de serre (GES) avant 2050.
  • 1.3 Les décisions prises au Canada en faveur des mesures d'atténuation et d'adaptation aux changements climatiques remportent la confiance de la société grâce à des arrimages avec les communautés touchées et à des activités de co-développement avec ces communautés.

Plusieurs des idées soumises à l'origine par les membres du sous-groupe sont présentées à la suite des déclarations précédentes afin de fournir des illustrations concrètes du thème général. Ces déclarations et exemples illustratifs ne sont pas destinés à être des prédictions absolues ou à présenter une image complète de l'avenir des changements climatiques au Canada. Il s'agit plutôt d'un certain nombre de points de vue éclairés sur des évolutions potentielles qui, selon les membres du sous-groupe, seront importantes pour le Canada. En outre, les déclarations sont dans une certaine mesure ambitieuses, même si le sous-groupe estime qu'elles sont réalisables, avec un engagement suffisant des secteurs public et privé et des particuliers.

1.1 Le Canada progresse vers une production d'énergie neutre en carbone, mais d'importants défis technologiques, économiques et politiques demeurent.

Au cours des dix à quinze prochaines années, le Canada devra faire des progrès importants pour réduire considérablement les sources d'énergie qui génèrent du dioxyde de carbone (CO2), soit en les remplaçant par des formes d'énergie sans carbone, soit en captant le CO2 avant qu'il ne pénètre dans l'atmosphère. L'ampleur du défi est illustrée par le fait que la production de pétrole et de gaz et l'utilisation dominante de produits pétroliers dans les transports ont généré plus de la moitié des émissions de GES du Canada en 2018 (tableau 1.2), et ont donc été au centre des préoccupations soulevées par le sous-groupe. Cependant, d'autres secteurs qui émettent beaucoup de GES, comme les bâtiments, l'industrie lourde et l'agriculture (qui représentent ensemble un tiers des émissions du Canada) nécessitent tous des technologies et des approches adaptées à leur situation si l'on veut atteindre l'objectif « net zéro » du Canada. La transformation économique requise générera de formidables occasions au cours des prochaines décennies pour les nouvelles industries vertes et les entreprises innovantes dans le domaine des technologies propres.

Tableau 1.2. Émissions de GES du Canada par secteur
Secteur Mégatonnes d'équivalent dioxyde de carbone (2005) Mégatonnes d'équivalent dioxyde de carbone (2018) Variation en pourcentage 2005-2018
Pétrole et gaz 157,6 193,2 + 23 %
Transport 160,7 185,9 + 16 %
Bâtiments 86,2 92,5 + 7 %
Électricité 119,3 64,3 - 46 %
Industrie lourde 87,4 78,3 - 10 %
Agriculture 72,1 73,1 + 1 %
Déchets et autres 46,3 42,2 - 9 %
Total 729,6 729,5  

Source : Inventaire officiel canadien des gaz à effet de serre du Canada. L'année 2018 est l'année la plus récente pour laquelle des données sont disponibles.

Pour atteindre les objectifs de réduction ambitieux du pays dans un délai relativement court, il ne faut pas compter sur les activités de recherche et de développement (R et D) seules pour accomplir le gros du travailNote de bas de page 6. Le défi consiste plutôt à améliorer et à déployer davantage les technologies qui sont déjà relativement matures : les « valeurs sûres » dont nous avons la certitude qu'elles seront exploitées pour l'atteinte de l'objectif du « net zéro », ou « carboneutralité ». On peut s'attendre à une augmentation très importante de la place occupée par les énergies solaire et éolienne dans le bouquet énergétique canadien d'ici 2035. Cependant, il faudra les compléter par d'autres sources propres, à la fois pour répondre à la demande d'électricité en croissance rapide et pour atténuer l'intermittence des énergies éolienne et solaire. Plusieurs technologies joueront un rôle en fonction de leur développement économique et de circonstances particulières, comme les nouvelles sources d'hydroélectricité, le nucléaire (notamment grâce au nouveau concept des petits réacteurs modulaires, ou PRM) et l'hydrogène.

Comment interpréter les exemples illustratifs?

Les évolutions mises de l'avant tout au long de ce document pour illustrer les déclarations générales sont fondées sur des exemples fournis par les membres des différents sous-groupes. Il est important de garder à l'esprit que les technologies et les approches décrites dans ces illustrations seront généralement aussi applicables dans d'autres situations qui peuvent ne pas être décrites en profondeur ou mentionnées explicitement.

Exemples illustratifs

1.1(a). L'exploitation d'une énergie propre et renouvelable et l'application à grande échelle des processus de capture, d'utilisation et de stockage du carbone sont les pierres angulaires de la stratégie climatique du Canada.

À l'horizon 2035, les énergies éolienne et solaire devraient former la principale composante de la croissance de l'offre d'énergie électrique au Canada, tandis que les progrès réalisés en matière de stockage pendant les périodes de production excédentaire devraient contribuer à accroître leur fiabilité. À ce sujet, voir le point 1.1(b) ci-dessous. La capacité de base devra toujours être fournie par une combinaison d'hydroélectricité, de gaz naturel et de nucléaire. Selon le « scénario Évolution » décrit dans le rapport Avenir énergétique du Canada en 2020, la capacité globale de production d'électricité du Canada devrait augmenter de 28 % entre 2018 et 2035, l'éolien et le solaire représentant 62 % de cette augmentation (figure 1.2). Toutefois, malgré cette croissance rapide, en 2035, l'éolien et le solaire ne constitueraient que 22 % de la capacité totale (selon le scénario), car ces énergies renouvelables propres partent d'une base très faible aujourd'hui. Le reste (78 %) de la capacité de production en 2035 serait fourni par l'hydroélectricité (48 % du total), le nucléaire (6 %), les biocarburants (2 %) et les combustibles fossiles (22 %). Dans ce scénario, la production au charbon et au pétrole diminuerait fortement au cours des quinze prochaines années, tandis que la part du gaz naturel dans la capacité de production augmenterait, passant de 15 % en 2018 à plus de 21 % en 2035. Ce scénario n'est pas une prévision, mais un point de vue éclairé de la Régie de l'énergie du Canada et il souligne l'importance d'encourager un développement encore plus important de l'éolien et du solaire tout en déployant les technologies de CUSC pour atténuer fortement les émissions provenant de la production d'électricité à partir du gaz naturel. (Voir le chapitre sur l'avenir des ressources.)

Figure 1.2 Capacité de production d'électricité du Canada (2010-2035)

Figure 1.2 Capacité de production d'électricité du Canada (2010-2035)
Figure 1.2 - Version textuelle
  Énergie solaire Énergie éolienne Autres sources
2010 281 3 746        127 731
2015 2 135 10 946        131 301
2020 3 028 13 901        128 330
2025 4 697 16 976        129 286
2030 7 193 23 554        139 736
2035 11 401 29 369        147 817
 

Source : Régie de l'énergie du Canada.

Malgré les progrès réalisés dans la décarbonisation du réseau électrique au Canada, certains secteurs, notamment le transport et la production de pétrole et de gaz (en particulier à partir des sables bitumineux), se sont avérés difficiles à décarboniser. Étant donné que la dépendance à l'égard des combustibles fossiles ne peut être réduite que de façon relativement progressive, le captage des émissions de carbone provenant de ces sources s'avérera incontournable pour atteindre les objectifs climatiques du Canada pour 2030 et 2050. L'impératif économique en ce sens s'intensifiera à mesure que le « coût du carbone » imposé continuera d'augmenter, jusqu'à atteindre 170 dollars la tonne en 2030. Le CUSC est le seul groupe de technologies qui contribue à la fois à réduire directement les émissions dans ces secteurs et à éliminer le CO2 de l'air pour compenser les émissions qui sont extrêmement difficiles à éviter.

1.1(b). L'amélioration de l'efficacité du stockage de l'énergie facilite l'adoption des énergies éolienne et solaire.

Le coût de la production d'électricité à partir de l'énergie éolienne, et à plus forte raison à partir de l'énergie solaire, n'a cessé de diminuer, au point que ces sources d'énergie renouvelable et propre sont souvent les moins coûteuses pour les nouvelles capacités de production. Toutefois, l'augmentation de leur part dans le bouquet énergétique canadien exige une meilleure gestion de leur apport intermittent ainsi que de nouvelles améliorations au rendement des technologies de stockage d'énergie à grande échelle.

Le stockage par batterie est l'option à grande échelle la plus courante aujourd'hui, principalement en raison de l'omniprésence des batteries lithium-ion (Li-ion) et de leur densité énergétique croissante (c'est-à-dire la quantité d'énergie pouvant être stockée par unité de poids). Au cours des dix dernières années, les densités d'énergie des batteries Li-ion ont presque triplé, ouvrant la voie à la commercialisation de véhicules électriques à plus grande autonomie. Le Québec est déjà un chef de file dans le domaine du stockage de l'énergie. Hydro-Québec s'apprête à lancer EVLO, une nouvelle unité commerciale qui concevra, vendra et exploitera des équipements de stockage de l'énergie à base de batteries, en mettant l'accent sur la technologie Li-ion. En raison de la maturité de cette technologie, de l'abondance des réserves de lithium et du déploiement à grande échelle en cours au Canada et ailleurs dans le monde, l'amélioration continue et l'utilisation accrue de ces batteries seraient le meilleur moyen pour le Canada de stocker de l'énergie à très grande échelle au cours des dix à quinze prochaines années.

Malgré la prédominance des batteries Li-ion, d'autres technologies s'avéreront supérieures dans certaines situations particulières. Parmi les options de stockage, on retrouve des systèmes mécaniques comme les systèmes de stockage d'énergie à air comprimé et par volants d'inertie, les systèmes de stockage par pompage, ainsi que le stockage d'énergie passif, où l'énergie est stockée sous la même forme qu'elle sera utilisée (par exemple, par chauffage ou refroidissement passif). L'hydrogène peut éventuellement s'avérer un moyen de stockage économique dans de nombreuses circonstances, qu'il soit produit sur place par électrolyse à partir d'électricité sans carbone (hydroélectricité ou énergie éolienne, solaire ou nucléaire) ou à partir de gaz naturel (avec captage et stockage du carbone [CSC]) et stocké pour les besoins de pointe ou pour combler les besoins lorsque les énergies renouvelables ne suffisent pasNote de bas de page 7. L'hydrogène présente un autre avantage important : il est facile à transporter sous forme liquide, ce qui réduit son volume. Comme pour de nombreux défis liés aux systèmes énergétiques, l'intégration réussie d'un certain nombre de solutions peut générer les meilleurs résultats.

1.2. Le Canada adopte l'électrification du transport routier en vue d'éliminer environ 150 mégatonnes (Mt) d'émissions de gaz à effet de serre (GES) avant 2050.

Le secteur du transport routier est une cible majeure du nouveau plan climatique du Canada. En 2018, il représentait 154 Mt d'émissions de GES, soit 21 % du total canadien, contre 18 % en 2005. La croissance des émissions des camions d'une demi-tonne et des véhicules utilitaires sport (VUS) au cours des quinze dernières années a annulé les progrès réalisés dans la réduction des émissions des voitures.

L'électrification du transport routier (autre que le transport lourd de marchandises) est désormais une tendance mondiale bien établie. En 2019, 2,6 % des véhicules neufs vendus dans le monde étaient électriques, ce qui représente une augmentation de 40 % sur un an. La flotte de véhicules électriques (VE) rechargeables de la Norvège est la plus élevée par habitant; plus de 40 % de toutes les voitures vendues dans ce pays en 2019 étaient électriques. Le Canada ne figure pas encore parmi les chefs de file. En 2019, seulement 133 840 VE y ont été vendus, ce qui représentait 2,7 % des ventes de véhicules neufs, soit à peu près autant que la moyenne mondiale. L'objectif du Canada à l'égard des VE consiste à ce que ces derniers atteignent 30 % des ventes de nouveaux véhicules à passagers d'ici 2030 et 100 % d'ici 2040. Le Québec a fixé un objectif plus ambitieux, soit 100 % d'ici 2035, comme la Californie.

Pour atteindre ces objectifs, il y a loin de la coupe aux lèvres. Heureusement, la plupart des grands constructeurs automobiles mondiaux se sont engagés à électrifier leurs nouveaux modèles de manière substantielle, voire totale, à l'horizon 2030-2040. Cependant, ces engagements sont à prendre avec un grain de sel. Leurs stratégies de marketing devraient permettre de convaincre le public, même si des politiques publiques complémentaires devront être adoptées pour encourager le passage de l'essence à l'électricité, la production d'électricité propre, le déploiement d'une infrastructure de recharge omniprésente et la modernisation du réseau électrique. La coordination est peut-être le défi le plus important, plus que la technologie elle-même.

Exemples illustratifs

1.2(a). Les véhicules électriques stationnés stockent l'énergie dans leurs batteries et la renvoient vers le « réseau intelligent » selon les besoins, et le propriétaire est payé par le service public.

Les services d'électricité se tournent vers des installations massives de batteries Li-ion pour le stockage de l'énergie afin de fournir l'énergie provenant de sources intermittentes, telles que le vent et le soleil, selon les besoins. Un grand nombre de batteries Li-ion placées dans les VE, qui sont stationnés en moyenne pendant plus de 80 % de la journée, devraient également être mises à profit pour le stockage de l'énergie. Le « réseau intelligent » et la communication entre véhicules et réseau (V2G), qui en sont à divers stades de développement et de déploiement dans le monde, pourraient mener à une utilisation transparente des véhicules pour le stockage de l'énergie. Les propriétaires de véhicules fourniraient un « horaire » indiquant les moments où leurs véhicules sont reliés au réseau et la quantité minimale d'énergie à laisser dans la batterie pour permettre le prochain trajet. Tout cela pourrait être réalisé à l'aide de logiciels. En outre, les cellules Li-ion modernes peuvent résister à 10 000 cycles de charge-décharge, ce qui est bien plus que ce dont un véhicule aurait besoin pour la seule conduite.

La société québécoise Lion Électrique prévoit d'installer la technologie V2G dans tous ses autobus de transport scolaire électriques. Ses projets en Californie et à New York ont déjà démontré la faisabilité du V2G pour les commissions scolaires et les services publics. Cependant, l'intensification de ces efforts au cours des quinze prochaines années dépend de l'atteinte d'une masse critique de VE sur les routes, de l'adhésion des clients et des investissements par les services publics. Ces derniers peuvent néanmoins être réticents face aux défis que représentent les coûts. Plusieurs facteurs laissent croire que les ventes de VE au Canada vont croître très rapidement : comme nous l'avons mentionné plus haut, tous les grands constructeurs automobiles ont placé la production de VE au cœur de leur avenir; le coût et la performance (particulièrement l'autonomie) continueront de s'améliorer, et la hausse du prix du carbone entraînera une motivation supplémentaire, tout comme les règlements et les subventions fédéraux et provinciaux.

1.2(b). Les technologies des batteries et des piles à hydrogène permettent l'électrification des différents modes de transport routier.

Remarque sur les autres applications : Bien que cet exemple porte spécifiquement sur les autobus électriques, les technologies sont également pertinentes pour l'électrification d'autres modes de transport, en particulier les voitures et certains types de camions où le potentiel de réduction des émissions est plus important.

La technologie appropriée pour l'électrification des véhicules dépend du but poursuivi. Si les batteries Li-ion conviennent bien aux voitures et aux camions légers, leur poids les rend moins aptes à fournir l'énergie nécessaire au transport lourd de marchandises. Les piles à hydrogène pourraient constituer une solution de rechange à émissions nulles. Les autobus urbains constituent un cas « intermédiaire » où l'électrification par batterie et par pile à combustible est viable.

À l'échelle mondiale, les autobus électriques à batterie et les autobus électriques à pile à hydrogène gagnent du terrain en raison de leur capacité à réduire les émissions de GES et à améliorer la qualité de l'air. Plus de 425 000 autobus électriques sont en circulation dans le monde; la majorité d'entre eux se trouvent en Chine. D'ici 2040, deux tiers des autobus devraient être alimentés par des batteries, mais les piles à combustible pourraient également occuper une place importante dans le parc d'autobus.

Le Canada pourrait bénéficier de l'électrification du transport en commun davantage que de nombreux autres pays, grâce à ses réseaux électriques provinciaux dont les émissions en carbone sont relativement faibles : environ 80 % de la production d'électricité au Canada est non émettrice. Néanmoins, malgré la capacité de fabrication d'autobus électriques au Canada, représentée par GreenPower Motor Company, Lion ÉlectriqueNew Flyer Industries et Nova Bus et la capacité de classe mondiale de Ballard dans le domaine de l'ingénierie des piles à combustible, très peu d'autobus électriques fabriqués au Canada roulent sur les routes. Toronto, avec 60 autobus électriques, possède le plus grand parc de ce type en Amérique du Nord et prévoit de terminer d'électrifier ce parc d'ici 2040. De nombreuses autres municipalités canadiennes ont annoncé des plans d'électrification à court ou moyen terme, et plusieurs organismes de transport en commun se procurent des autobus électriques. Un récent sondage EKOS indique que 80 % des Canadiens sont favorables à un investissement fédéral de 1,5 milliard de dollars pour aider les municipalités à mettre 5 000 autobus de transport d'écoliers et de transport en commun électriques sur les routes canadiennes d'ici 2025.

Les autobus électriques offrent la possibilité de remplir des carnets de commandes au fort potentiel en emplois tout en s'attaquant aux changements climatiques. Le plus grand défi est le coût : un autobus alimenté par une batterie coûte actuellement environ le double d'un autobus carburant au diesel. Bloomberg prévoit toutefois que les autobus électriques s'approcheront de la parité des prix d'ici 2030, principalement en raison de la baisse du coût des batteries. Une fois achetés, les autobus électriques sont moins chers à l'usage et nécessitent moins de réparations, mais les gouvernements et les organismes de transport doivent d'abord investir dans des stations de recharge. Heureusement, l'autonomie limitée d'un véhicule à batterie n'est pas un problème important pour les autobus électriques urbains, car les trajets sont relativement courts et la recharge peut être centralisée en un petit nombre d'endroits. Le récent investissement de 1,5 milliard de dollars dans les autobus électriques annoncé dans le Plan de croissance de la Banque de l'infrastructure du Canada comprend également une infrastructure de recharge. Aussi, le Consortium canadien de recherche et d'innovation en transport urbain (CRITUC)Note de bas de page 8 investit près d'un million de dollars dans la mise au point d'un système de recharge des autobus électriques moins coûteux. Le CRITUC met également sur pied la première fiducie de données centralisée et cybersécurisée d'Amérique du Nord, qui permet le partage en temps réel de données sur les performances des autobus électriques, les habitudes de recharge, les charges d'énergie et d'électricité et l'intensité énergétique.

1.3. Les décisions prises au Canada en faveur des mesures d'atténuation et d'adaptation aux changements climatiques remportent la confiance de la société grâce à des arrimages avec les communautés touchées et à des activités de co-développement avec ces communautés.

Les outils politiques comme la tarification du carbone, la réglementation et les incitations financières sont nécessaires pour rendre le comportement des Canadiens plus respectueux du climat, mais ils ne sont pas suffisants. Les communautés et les groupes historiquement marginalisés, comme les communautés éloignées et autochtones, et ceux dont les moyens de subsistance sont « à forte intensité de carbone », seront, à juste titre, sceptiques quant au fait que leur bien-être sera une considération centrale lors de la prise de décisions politiques. Les gouvernements doivent donc instaurer un climat de confiance afin de gagner le soutien nécessaire du public pour les changements profonds qui s'imposent. Il n'y a aucune garantie que les gouvernements y parviennent.

Exemples illustratifs

1.3(a). Les pouvoirs décisionnels renforcés des Autochtones sur les projets d'infrastructure, sans parler des attentes en matière d'engagement des communautés locales (non autochtones), transforment les modèles commerciaux, les processus décisionnels des gouvernements, ainsi que le calendrier et la nature des réponses aux changements climatiques.

Au Canada, les gouvernements et les communautés autochtones sont des décideurs essentiels pour les projets d'infrastructure qui façonnent à la fois les mesures d'atténuation des impacts sur le climat (p. ex. pour la production et le transport d'électricité et d'hydrocarbures) et les mesures d'adaptation (p. ex. la construction d'infrastructures résilientes). Certains intervenants affirment que l'avenir de l'industrie pétrolière et gazière dépend de ses relations avec les peuples autochtones et leurs gouvernements. La firme Moody's a récemment désigné l'incapacité à obtenir l'acceptation sociale des communautés autochtones à l'égard des projets liés aux ressources naturelles comme un facteur susceptible de dégrader les notes de crédit des sociétés concernées.

La propriété autochtone, les partenariats d'équité et les évaluations d'impact menées par les Autochtones deviennent la norme pour les projets en territoire autochtone. De nombreuses communautés sont en train de clarifier les rôles et responsabilités respectifs des chefs héréditaires et des chefs élus en matière de gouvernance, ce qui pourrait faciliter l'implication des communautés dans les projets. Les autorités politiques fédérales et provinciales, les régulateurs et les investisseurs commencent à travailler de concert avec les autorités autochtones pour la prise de décisions.

En fait, aujourd'hui, les communautés locales, où qu'elles soient, s'attendent à pouvoir jouer un rôle significatif dans la prise de décisions relatives aux projets d'infrastructure qui les concernent, et elles exigent de pouvoir le faire. Le monde de la prise de décisions centralisée par l'élite est en voie de devenir une chose du passé. Les préoccupations des communautés autochtones et non autochtones à l'égard de facteurs autres que l'atténuation des impacts sur le climat, comme les avantages économiques locaux, les impacts environnementaux, l'adaptation au climat, l'équité et la transparence dans la prise de décisions, sont souvent les principaux déterminants du soutien ou de l'opposition des communautés aux projets et technologies. Les initiatives réussies en matière d'atténuation et d'adaptation au climat sont celles qui sont élaborées conjointement avec les communautés de manière à les arrimer avec les intérêts, les attentes, les valeurs et les visions du monde de ces communautés.

Dans le cas précis des communautés autochtones, il est essentiel de mettre en place des processus solides de recherche de consensus, tant au sein de ces communautés qu'entre les communautés et les gouvernements. Un leadership politique fort devra concilier les intérêts divergents, résoudre les différends et instaurer la confiance au cours des quinze prochaines années. L'ampleur de cette tâche ne doit pas être sous-estimée. Ce leadership s'exercera dans le contexte de la mise en œuvre, au Canada, de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones et de l'évolution des interprétations juridiques et politiques de la notion de « consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause » des titulaires de droits autochtones. Bien que la Cour suprême n'ait pas interprété l'obligation de consultation et d'accommodement de la Couronne comme conférant un droit de veto sur les projets énergétiques ou d'autres projets majeurs, on peut s'attendre à ce que les opinions et les institutions autochtones aient un poids juridique et politique plus important à l'avenir.

1.3(b). L'instabilité de la confiance des citoyens dans les institutions et l'intense polarisation politique entravent la conception et la mise en œuvre de politiques efficaces à l'égard du climat.

Les résultats annuels du Baromètre de confiance Edelman en 2017 suggèrent que « (traduction) le monde traverse une crise de la confiance. » En 2020, l'écart entre l'indice de confiance entre les publics « informés » et celui des « publics de masse » a atteint un niveau record, la méfiance étant « (traduction) alimentée par un sentiment croissant d'iniquité et d'injustice dans le système ». En parallèle, les phénomènes de l'identité de groupe et de la partisanerie extrême contribuent à la polarisation politique. Dans ce contexte, lorsque les gens se forgent une opinion sur les risques liés aux changements climatiques et sur les mesures d'atténuation de ces risques (y compris les options technologiques), ils sont susceptibles de raisonner de manière motivée, en sélectionnant les informations qui correspondent à leur vision du monde, à leur identité et à leur appartenance à un groupe. L'élaboration de politiques fondées sur des données probantes en souffre. Ces dynamiques politiques et sociales entravent la recherche de consensus et compromettent la cohérence et la stabilité des politiques à l'égard des changements climatiques. Au Canada, ces facteurs sont exacerbés par des différences régionales importantes en ce qui a trait aux effets des mesures de réduction des GES.

Le leadership des gouvernements, des industries, des dirigeants des communautés, des organisations non gouvernementales (ONG) et des milieux universitaires est nécessaire, mais il ne sera probablement pas suffisant. Il faudra aussi fournir davantage d'informations sur la nécessité des mesures à l'égard des changements climatiques, mais là aussi, cela ne suffira pas. Il faut transformer les stratégies de communication et de mobilisation de manière à se concentrer sur l'établissement de la confiance et du consensus nécessaires pour s'occuper efficacement des changements climatiques à long terme. Des approches inclusives et collaboratives qui répondent aux besoins et aux valeurs des populations devront être déployées, si l'on souhaite obtenir les changements de comportement durables indispensables pour éviter les effets des changements climatiques. Le domaine de la recherche sur les communications au sujet des changements climatiques (par exemple, le Yale Program on Climate Change Communication ou l'Alberta Narratives Project) en est encore à ses débuts, mais il permet déjà de proposer des conseils pertinents. L'enseignement de la maternelle à la fin du secondaire a également un rôle à jouer pour améliorer la culture scientifique des enfants canadiens et leur apprendre à analyser et à juger les informations fournies par les médias d'information et celles trouvées dans les médias sociaux. Certes, les effets de l'éducation de base ne se font sentir qu'à long terme, mais les changements climatiques constituent un défi à long terme que l'on doit commencer à relever dès aujourd'hui.

2. Avenir des ressources

Contexte

Grâce à sa vaste géographie, le Canada jouit d'une abondance d'eau douce, de terres arables, de forêts, de vie marine et de ressources énergétiques et minérales. Ces ressources continuent de façonner le développement économique, social et politique du pays. En 2019, les industries des ressources naturelles (minéraux et métaux, énergie et produits forestiers) ont contribué, directement et indirectement, à près de 17 % du PIB, à 10 % de l'emploi et à 45 % des exportations de biens. En outre, l'industrie agroalimentaire génère plus de 3 % du PIB, emploie plus de 550 000 personnes et contribue à environ 10 % des exportations de biens.

Bien que l'économie canadienne repose sur bien plus que des ressources naturelles brutes et qu'elle figure parmi les plus évoluées au monde, les ressources peuvent continuer à faire partie de l'avenir du pays autant que de son passé. Ce potentiel ne découle pas seulement de la richesse du patrimoine naturel du pays, mais aussi d'une base profonde de compétences et d'une demande mondiale croissante à mesure que la richesse se répand dans le monde. Cependant, le succès n'est pas garanti. Le modèle traditionnel de génération de richesse des industries primaires du Canada est remis en question par un monde qui se réchauffe et qui doit éliminer les émissions des GES, ainsi que par un monde plus sensible à l'environnement qui exige une extraction responsable des ressources. Le Canada ne peut relever ces défis que par l'innovation dans les produits et les processus et par le respect des droits des peuples autochtones en tant que partenaires d'un développement responsable des ressources.

Les facteurs structurels les plus importants qui affecteront les industries des ressources du Canada au cours des quinze prochaines années sont la demande mondiale, les changements climatiques (le sujet du chapitre précédent), les effets de la numérisation et la compétitivité économique.

Demande mondiale L'affluence croissante des économies émergentes garantit que la demande de produits agroalimentaires, de métaux, de minéraux et de produits forestiers du Canada continuera d'augmenter. En même temps, la perspective d'une baisse à long terme de la demande de pétrole et de gaz, en raison des mesures visant à éliminer les émissions de GES et à électrifier les transports, rend vulnérables des pans considérables de l'économie canadienne. Le secteur forestier, qui dépend historiquement de la production de pâte à papier et de bois, a déjà été durement touché par la transition vers une société sans papier, et ce secteur doit maintenant se concentrer sur de nouvelles façons d'ajouter une plus grande valeur à cette ressource renouvelable inégalée tout en protégeant la biodiversité.

Changements climatiques Les industries canadiennes d'extraction des ressources (en particulier l'énergie fossile) contribuent aux émissions de GES et seront considérablement affectées par les mesures d'atténuation des changements climatiques. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) prévoit que pour atteindre l'objectif de Paris, il faudra réduire d'ici 2040 la demande mondiale de pétrole d'environ un tiers, la demande de gaz naturel d'environ 12 % et la demande de charbon de deux tiers. Les répercussions ne se limitent pas à la production de pétrole et de gaz. Les ressources biologiques comme les forêts, les cultures et la faune sont très sensibles au climat, ce qui menace les moyens de subsistance des populations dans les communautés qui dépendent de ces ressources. Par exemple, les changements climatiques affectent la croissance des arbres et les rendent plus vulnérables à de nouveaux insectes. Si les changements climatiques exposent l'agriculture à de plus grands extrêmes, l'allongement des saisons de croissance sans gel présente des avantages potentiels. Les opérations minières peuvent également être perturbées par les changements climatiques. Toutefois, de nouvelles possibilités se présentent en raison de la demande croissante de technologies à faibles émissions de carbone, qui nécessiteront un approvisionnement massif en minéraux spéciaux pour les cellules solaires, les batteries et les éoliennes. En résumé : (i) tous les secteurs des ressources du Canada devront faire face à d'importantes pressions pour qu'ils s'adaptent, mais l'ampleur de la tâche peut être atténuée par des mesures de gestion visant à accroître la résilience; (ii) le passage à une « économie circulaire » exigera des industries des ressources qu'elles éliminent le concept de déchets en repensant à la valeur potentielle des matériaux avant qu'ils ne deviennent des déchets, et (iii) les secteurs forestier et agricole peuvent jouer un rôle important dans la réduction du CO2 atmosphérique en séquestrant le carbone et en adoptant des pratiques novatrices qui réduisent les émissions.

NumérisationNote de bas de page 9 Les grandes entreprises canadiennes du secteur des ressources sont généralement à l'avant-garde ou près de l'être dans l'application des technologies numériques, bien qu'une grande partie des secteurs forestier et agricole soit en retard sur la courbe d'adoption. Il est urgent d'augmenter rapidement le nombre de petites et moyennes entreprises qui adoptent ces technologies. Dans de nombreux cas, cela dépend de la disponibilité de l'Internet à haut débit dans les zones rurales du Canada. Le gouvernement fédéral s'est fixé pour objectif de mettre des vitesses de 50 à 100 mégaoctets par seconde (Mo/s) à la disposition de tous les ménages canadiens d'ici 2030. Actuellement, la vitesse cible est accessible à pratiquement tous les foyers urbains, mais à seulement un peu plus de 40 % des foyers dans les zones rurales et à 30 % des foyers des réserves de Premières Nations. Il y a donc un travail urgent à faire. Les opérations et les inspections à distance (grâce à l'Internet des objets) pourraient s'étendre une fois que les problèmes de connectivité seront résolus et que les technologies amélioreront les opérations dans les environnements dépourvus de service GPS. Lorsque les systèmes satellitaires en orbite basse seront mis en service et fourniront une connexion à large bande passante omniprésente, le déploiement de robots « dans la nature » relèvera peut-être du domaine du possible. La robotique contribuera également à atténuer la pénurie chronique de main-d'œuvre dans de nombreux secteurs des ressources naturelles qui, autrement, devraient faire appel à des travailleurs étrangers temporaires. Les industries de ressources devenant progressivement plus « numériques », les questions de cybersécurité et de gouvernance des données devront être abordées dans de nombreux contextes nouveauxNote de bas de page 10.

Compétitivité Les facteurs structurels susmentionnés s'additionneront et exerceront une pression sur la compétitivité des industries des ressources naturelles du Canada, qui dépend fortement des recettes d'exportation. La plupart des secteurs se sont appuyés pendant des générations sur l'abondance du patrimoine naturel national et sur une stratégie commerciale faisant relativement peu appel à la modernisation, selon un modèle appelé « rip and ship » (passage direct de l'extraction à l'expédition). Dans de nombreux secteurs (notamment ceux du pétrole, du gaz et de la foresterie), ce modèle est déjà en train de perdre sa viabilité et, dans presque tous les cas, il existe des possibilités inexploitées d'ajouter une plus grande valeur aux ressources naturelles du Canada et d'élargir les marchés de manière plus dynamique, tout en adoptant des pratiques plus durables. Un engagement beaucoup plus important en faveur de l'innovation et des investissements technologiques est nécessaire.

Pour être concurrentiel et prospère dans le contexte de l'évolution de la demande mondiale, des changements climatiques et de la numérisation rapide, le développement des secteurs des ressources du Canada devra comporter les quatre caractéristiques décrites ci-dessous, qui sont également apparues comme des considérations transcendantes dans les discussions des autres sous-groupes.

  • Résilience : Il faut renforcer la résilience pour faire face aux diverses formes de pressions qui découlent des changements climatiques. La résilience locale est essentielle dans les communautés éloignées dont les économies dépendent des ressources et qui sont également confrontées aux conséquences de l'accélération des changements climatiques, dont une insécurité alimentaire exacerbée. Étant donné qu'une résilience accrue nécessitera souvent un certain sacrifice de l'efficacité économique et de la rentabilité à court terme, il faut trouver des moyens d'accroître les incitations qui encouragent les pratiques et les investissements résilients.
  • Confiance : La volatilité inhérente aux industries des ressources, maintenant exacerbée par les changements climatiques, a accru l'anxiété des communautés qui dépendent des ressources, ce qui peut fragiliser la confiance. La confiance est également un problème dans les communautés autochtones, là où les droits fonciers ne sont toujours pas résolus ou les gens se souviennent de promesses non tenues. Si l'on veut que l'économie des ressources du Canada réalise son potentiel, la confiance et crédibilité doivent être rétablies partout où elles sont défaillantes.
  • Gouvernance : Des structures juridiques et des structures de gouvernance robustes et innovantes peuvent contribuer à renforcer la résilience et la confiance. Des cadres dépassés risquent de perpétuer ce qui peut être perçu aujourd'hui comme un partage inéquitable des avantages et des coûts de l'exploitation des ressources. Les structures de gouvernance modernes doivent tenir compte d'une participation accrue des citoyens. Elles doivent aussi tenir compte des droits établis des communautés autochtones à l'égard de la prise de décisions.
  • Innovation : Les industries des ressources du Canada, qui font face aux défis des changements climatiques, mais qui sont placées devant les possibilités qu'ouvrent la numérisation et l'accroissement de la demande mondiale, doivent devenir plus innovantes dans leurs produits et leurs pratiques. L'innovation est un processus créatif, qui bouleverse généralement des habitudes bien ancrées et des intérêts de longue date. Elle émerge donc souvent dans des espaces contestés où des objectifs contradictoires semblent à première vue incompatibles, par exemple entre les entreprises d'exploitation des ressources et les communautés autochtones concernées. Cette tension motive la créativité même dont, idéalement, toutes les parties peuvent bénéficier.

Perspectives

En s'appuyant sur le contexte présenté jusqu'ici, les idées élaborées et discutées par le sous groupe peuvent être résumées dans les trois déclarations ci-dessous, qui cernent les principales caractéristiques de l'avenir des ressources du Canada dans un « horizon 2030-2035 ».

  • 2.1 Les progrès des technologies visant à décarboniser la production et l'utilisation du pétrole et du gaz permettent au Canada de réaliser d'importantes réductions de ses émissions tout en continuant à produire ces ressources pour son marché intérieur et pour l'exportation.
  • 2.2 Le Canada utilise des technologies novatrices pour mieux tirer profit de ses avantages naturels en matière de production agroalimentaire.
  • 2.3 Les ressources forestières et minérales du Canada répondent à la demande mondiale croissante grâce à des moyens novateurs d'en extraire une plus grande valeur tout en réduisant l'impact environnemental.

Plusieurs des idées soumises à l'origine par les membres du sous-groupe sont présentées à la suite de ces déclarations afin de fournir des illustrations concrètes. Ces déclarations et exemples illustratifs n'ont pas pour but d'être des prédictions absolues ou de présenter une image complète de l'avenir des ressources du Canada. Il s'agit plutôt d'un certain nombre de points de vue éclairés sur des évolutions potentielles qui, selon les membres du sous-groupe, seront importantes pour le Canada. En outre, les déclarations sont dans une certaine mesure ambitieuses, même si le sous-groupe estime qu'elles sont réalisables, avec un engagement suffisant des secteurs public et privé et des particuliers.

2.1 Les progrès des technologies visant à décarboniser la production et l'utilisation du pétrole et du gaz permettent au Canada de réaliser d'importantes réductions de ses émissions tout en continuant à produire ces ressources pour son marché intérieur et pour l'exportation.

Le secteur de l'énergie dans son ensemble a représenté en 2019 plus de 10 % du PIB canadien et 23 % des exportations de biens, les exportations de pétrole et de gaz totalisant à elles seules plus de 122 milliards de dollars. Les gouvernements et le secteur pétrolier et gazier ont jusqu'à récemment supposé que la prospérité générée par les hydrocarbures se poursuivrait. Les prévisions de baisse de la demande ont souvent été remises en question. Bien qu'il existe encore une grande incertitude quant à l'évolution de la demande future pour le pétrole et le gaz, le « scénario Évolution » du rapport Avenir énergétique du Canada en 2020 montre que la consommation intérieure de combustibles fossiles sera de 12 % inférieure en 2030 au pic de 2019, et elle sera de 35 % inférieure en 2050. Par ailleurs, dans son rapport World Energy Outlook 2020, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) prévoit, dans son scénario fondé sur le développement durable, une baisse de la demande mondiale entre 2019 et 2040 d'environ 35 % pour le pétrole et d'environ 15 % pour le gaz naturel (figure 2.1). (Le scénario de l'AIE fondé sur les politiques actuelles [essentiellement le statu quo] prévoit que la demande mondiale de pétrole augmenterait légèrement, puis se stabiliserait au milieu des années 2020, tandis que la demande de gaz naturel augmenterait d'environ 30 % entre 2019 et 2040.)

En tant que producteur de pétrole à coût relativement élevé, le Canada risque de perdre des parts de marché en raison de la baisse de la demande mondiale et de la réduction des prix moyens, dans un avenir où les émissions des GES finiront par tendre vers zéro. Les perspectives pour le gaz naturel canadien sont plus optimistes en raison des faibles émissions de cette ressource et de son utilisation continue dans la production d'électricité dite « charge de lissage » ou « dispatchable electricity » pour pallier l'intermittence de l'éolien et du solaire, ainsi que des possibilités croissantes d'exportation de gaz naturel liquéfié.

Néanmoins, à la lumière de l'engagement du Canada à atteindre des émissions nettes nulles d'ici 2050, les politiques doivent passer de la facilitation de la croissance de la production pétrolière à la transition vers un système énergétique à faible intensité de carbone. L'importance continue du secteur de l'énergie au Canada crée une grande incitation à l'innovation pour réduire les émissions associées à l'extraction des hydrocarbures; pour permettre une combustion à très faibles émissions (p. ex. la capture, l'utilisation et le stockage de carbone [CUSC]), et pour développer des énergies renouvelables propres (éolien, solaire, bioénergie, géothermie) adaptées au contexte canadien.

Figure 2.1. Approvisionnement mondial en carburant par scénario, 2010-2040Note de bas de page 11

Figure 2.1. Approvisionnement mondial en carburant par scénario, 2010-2040
Figure 2.1 - Version textuelle

Ce graphique montre l'impact de deux scénarios développés par l'Agence internationale de l'énergie (AIE) de 2010 à 2040 sur l'approvisionnement en pétrole et en gaz naturel, exprimé en mégatonnes d'équivalent pétrole ou MTEP. Le premier scénario est le scénario des politiques déclarées, également appelé SPA. Le scénario SPA reflète l'impact des cadres politiques existants et des intentions politiques afin d'illustrer les conséquences pour la consommation d'énergie, les émissions et la sécurité énergétique pour les décideurs politiques. Le deuxième scénario est le Scénario de Développement Durable, également appelé SDD. Le scénario SDD décrit une transformation majeure du système énergétique mondial afin d'atteindre les objectifs de développement durable des Nations Unies liés à l'énergie.

Dans les deux scénarios, l'offre de pétrole passe d'environ 4 000 MTEP en 2010 à environ 4 700 MTEP en 2017 avant de retomber entre 4 100 et 4 200 MTEP en 2020, probablement en raison des effets de l'offre excédentaire et du COVID-19. Dans le scénario SPA, l'offre de pétrole se remet de cette baisse et atteindra probablement une valeur légèrement inférieure à 5 000 MTEP d'ici 2040. Cependant, dans le scénario SDD, l'offre de pétrole augmente légèrement après 2020, puis chute rapidement après 2022 pour se situer à un peu plus de 3 000 MTEP d'ici 2040.

En revanche, l'offre de gaz naturel passe de 2010 à environ 2 800 MTEP en 2010 à environ 3 400 MTEP en 2017, avant de baisser légèrement entre 3 200 et 3 300 MTEP en 2020. Dans le scénario SPA, l'offre de gaz naturel reprend à la hausse de 2020 à environ 4 400 MTEP d'ici 2040. Dans le scénario SDD, cependant, l'approvisionnement en gaz naturel continue de baisser à partir de 2020 pour revenir aux niveaux de 2010 de 2 800 MTEP d'ici 2040.

 

Remarque : SPA = scénario fondé sur les politiques actuelles; SDD = scénario fondé sur le développement durable.

Tous les scénarios crédibles pour la décarbonisation de l'énergie prévoient que le processus de capture et de stockage de carbone (CSC) jouera un rôle, en raison du blocage important associé à l'infrastructure actuelle des énergies fossiles et de la difficulté à décarboniser certains secteurs industriels, notamment la cimenterie, l'acier et la pétrochimie. Le Canada est déjà un leader mondial dans le domaine du CSC, notamment grâce à l'installation de Shell Quest en Alberta, ainsi qu'à de nombreuses autres innovations bien canadiennesNote de bas de page 12. Par exemple, la technologie révolutionnaire de Carbon Engineering utilise un processus d'épuration chimique pour éliminer directement le CO2 de l'air, tandis que le réacteur électrochimique de Mangrove Water Technologies est équipé de membranes sélectives d'ions qui dessalent les eaux usées et convertissent le CO2 émis par les activités pétrolières et gazières en sels et acides carbonatés qui sont utilisés sur place. CarbonCure et Solidia ont créé des technologies qui intègrent le carbone capté dans la production de béton, où il reste piégé indéfinimentNote de bas de page 13. Une politique de soutien à l'investissement continu combinée à des marchés publics catalyserait la croissance et la maturité de ces technologies et produits émergents, consolidant leur rôle de pierres angulaires de l'avenir à faibles émissions de carbone du Canada et créant des emplois et des possibilités d'exportation.

Pour atteindre les objectifs ambitieux du Canada en matière de réduction des émissions, sur la voie du « net zéro » en 2050, il faut augmenter considérablement la production et la consommation d'électricité. Selon un scénario récent, d'ici 2050, l'électricité pourrait fournir plus de 27 % de l'énergie finale utilisée au Canada, contre 16 % actuellement. Cette croissance serait attribuable, au-delà de la transition vers les véhicules électriques, à l'électrification de nombreux processus industriels à haute température qui dépendent actuellement des combustibles fossiles. Il est donc nécessaire de réduire radicalement les émissions de GES dues à la production d'électricité, tout en maintenant la fiabilité de l'approvisionnement en électricité des grands réseaux.

Exemples illustratifs

2.1(a). Le gaz naturel combiné au captage et au stockage du carbone assure l'approvisionnement en électricité du Canada et réduit les émissions de GES.

La poursuite des progrès technologiques et les politiques gouvernementales favorables pourraient permettre au gaz naturel « à cycle combiné avec CSC » d'atteindre un captage du CO2 efficace à 90 % ou plus et d'obtenir une compétitivité sur le plan des coûts par rapport à d'autres sources de production à faibles émissions pour l'approvisionnement des principaux réseaux. Cela permettrait de tirer parti de l'abondance de l'offre de gaz naturel et de la capacité de stockage du carbone au Canada, d'établir une base de technologies et de compétences pour l'exportation et de créer de la valeur en utilisant le CO2 capté. Le centre de connaissances sur le CSC (International CCS Knowledge Centre) de l'Université de Regina réalise des travaux de pointe sur cette technologie.

Actuellement, la viabilité commerciale du CSC est entravée par des coûts considérables des investissements et par le coût de l'énergie nécessaire pour extraire le carbone des processus de combustion. La poursuite de l'innovation favorisera un déploiement plus vaste, ce qui permettra de réaliser des économies d'échelle. À l'heure actuelle, le CSC ajoute généralement trois ou quatre cents par kilowattheure au coût de l'électricité produite avec du gaz naturel. La création de valeur à partir du carbone capté continuera à améliorer l'économie du processus. Le CO2 capté pourrait être utilisé pour fabriquer une gamme variée de produits, notamment du béton, des carburants, des produits chimiques et des plastiques, en produisant même certains d'entre eux à des prix compétitifs sur le marché.

L'exploitation de tous les avantages de l'innovation énergétique dans l'exploitation des ressources est rendue difficile par la complexité technique et organisationnelle de l'intégration de solutions multiples, par exemple le stockage, la production, l'intégration au réseau et, lorsque cela est possible, l'utilisation du carbone capté dans d'autres produits où il peut être séquestré en toute sécurité pendant de très longues périodes.

2.1(b). Le Canada est un chef de file mondial en matière d'approvisionnement et d'utilisation de l'hydrogène « bleu » couplé à la capture et au stockage de carbone.

En décembre 2020, le gouvernement fédéral a publié un document décrivant la Stratégie canadienne pour l'hydrogène pour le Canada, soulignant le rôle de ce choix de combustible potentiellement important pour les systèmes énergétiques nets zéro de l'avenir. Il est dans l'intérêt du Canada de miser à la fois sur l'hydrogène « vert » (produit par l'électrolyse de l'eau en utilisant de l'électricité sans carbone) et l'hydrogène « bleu » (produit à partir du gaz naturel et couplé au CSC). Le Canada possède un avantage concurrentiel dans la production d'hydrogène bleu, qui pourrait changer la donne en matière d'utilisation de l'énergie, non seulement comme matière première industrielle, mais aussi comme carburant final pour le transport, le chauffage des bâtiments et la production d'électricité. La production d'hydrogène (y compris à l'état liquide compact) pourrait constituer un autre débouché pour l'abondante offre de gaz naturel du Canada et, lorsqu'elle est appliquée à la valorisation et au raffinage des sables bitumineux, elle pourrait réduire sensiblement l'intensité des émissions de GES sur le cycle de vie.

Pour que le Canada devienne un chef de file dans le domaine de l'hydrogène bleu, il faudrait mettre en place un environnement politique favorable, poursuivre les progrès technologiques et établir des partenariats de collaboration pour mettre en place les infrastructures de production et de distribution nécessaires. Actuellement, seules deux installations produisent de l'hydrogène bleu à partir de gaz naturel en procédant au CSC : l'usine Quest de Shell en Alberta et l'usine Air Products de la raffinerie Valero ;Port Arthur au Texas. Equinor a récemment annoncé son intention de construire la première usine d'hydrogène bleu à grande échelle d'Europe dans le nord-est de l'Angleterre d'ici 2026. Parmi les nombreuses incertitudes associées à l'hydrogène bleu, le coût sera un facteur dans le contexte des différentes options disponibles et des objectifs de réduction des émissions. La demande d'hydrogène, bien qu'elle soit prometteuse en principe, demeure incertaine, tout comme la compétitivité du Canada en tant que fournisseur pour son marché intérieur et pour l'exportation. Néanmoins, l'urgence du défi mondial posé par les changements climatiques fait en sorte que le Canada devra parier sur certaines technologies malgré des incertitudes importantes.

2.2 Le Canada utilise des technologies novatrices pour mieux tirer profit de ses avantages naturels en matière de production agroalimentaire.

La production agroalimentaire est un secteur offrant d'énormes possibilités pour le Canada. Elle emploie plus d'un demi-million de personnes et génère environ 60 milliards de dollars de ventes à l'exportation, faisant du Canada le cinquième exportateur mondial de produits alimentaires. Grâce à ses vastes ressources en terres et en eau et à sa réputation mondiale en matière de sécurité alimentaire, le Canada a le potentiel de produire, de transformer, de distribuer et d'exporter beaucoup plus que ce que consomme sa population relativement faible. Il reste cependant des aspects à améliorer, lorsqu'il est question d'approvisionner plus efficacement son propre marché. Le potentiel de croissance est illustré par le fait que les exportations agroalimentaires du Canada vers la Chine (un marché au potentiel futur énorme) ont presque quadruplé entre 2009 et 2018.

En complément de l'augmentation de la production agroalimentaire et de la croissance des exportations, le Canada doit veiller à ce que l'industrie agroalimentaire innove de manière à atténuer les effets des changements climatiques et à s'y adapter, à améliorer les résultats en matière de santé, à prévenir ou à réduire la dégradation des terres et à améliorer la sécurité alimentaire et la résilience. L'ampleur du défi et du potentiel est illustrée par le fait, par exemple, qu'environ un quart des GES proviennent du secteur de l'alimentation et de l'agriculture et que, sans mesures d'atténuation, les émissions devraient encore augmenter de 30 % d'ici 2050. Entre‑temps, au Canada, les maladies chroniques liées à une mauvaise alimentation coûtent au trésor public environ 26 milliards de dollars par an, malgré les récentes initiatives de promotion des régimes alimentaires sains. L'industrie agroalimentaire, par l'entremise de ses stratégies de développement et de commercialisation de produits, porte une part de responsabilité dans la promotion de choix plus sains et dans les initiatives visant à appuyer les mesures de réduction de la pauvreté nécessaires pour surmonter l'insécurité alimentaire.

Exemples illustratifs

2.2(a). Les exploitations agricoles « intelligentes » stimulent la production, réduisent les intrants potentiellement dangereux dans l'agroalimentaire, améliorent la santé des sols et renforcent la réputation du Canada sur la scène internationale en tant que source fiable d'exportations agricoles sûres et durables.

Les décisions de gestion agricole sont de plus en plus prises par des algorithmes qui exploitent d'énormes quantités de données sur le sol, la génomique, le marché, le climat et les conditions météorologiques. Ces outils peuvent contribuer à stimuler la production et à réduire l'empreinte écologique de l'agriculture, permettant ainsi au Canada de produire des aliments de manière plus intensive, mais avec une plus grande sensibilité écologique. Les fermes « intelligentes » d'aujourd'hui nécessitent des investissements dans toute une série de domaines liés à la robotique et à l'intelligence artificielle. Les exploitations agricoles canadiennes utilisent déjà des robots, comme des tracteurs à mains libres, des drones et divers dispositifs de récolte spécialisés. Pour devenir un chef de file mondial de l'agriculture de précision, le Canada doit également investir dans l'Internet à haut débit en régions rurales, la gestion et la gouvernance des données et la cybersécurité. Des politiques environnementales bonifiées permettraient de créer des incitations financières pour réduire la pollution et promouvoir les services écosystémiques. On s'attend à ce que l'engagement du gouvernement à augmenter régulièrement le prix du carbone renforce considérablement les incitations à adopter des technologies permettant une utilisation plus efficace des intrants agricoles.

2.2(b). La production autonome de fruits et légumes en intérieur tout au long de l'année accroît la sécurité alimentaire du Canada en réduisant la dépendance du pays à l'égard des importations.

Les progrès technologiques, combinés à de nouvelles politiques en matière d'utilisation des terres et d'environnement, pourraient faire du Canada une puissance horticole dans un avenir proche. La production d'aliments « propres » et nutritifs tout au long de l'année pourrait être la pierre angulaire de notre plate-forme de relance verte post-pandémique. On pourrait miser sur l'expertise existante en matière de production alimentaire en intérieur afin d'augmenter le rendement et de produire davantage de variétés de fruits et légumes. Parmi les initiatives actuelles, citons les fruits tropicaux cultivés toute l'année en Colombie-Britannique, les fraises en Ontario et les serres dans les communautés du Nord pendant les longues journées d'été.

La poursuite des recherches sur des technologies à maturation rapide, abordables et adaptées, dont celles liées à la robotique, à l'éclairage par diodes électroluminescentes (DEL), aux microbiomes végétaux et aux diagnostics et croisements fondés sur la génomique, ainsi qu'une infrastructure de données s'appuyant sur la cybersécurité, pourraient placer le Canada parmi les chefs de file mondiaux et lui permettre de rejoindre des pays comme les Pays-Bas et Israël à la pointe des technologies agricoles, en plus de devenir plus autosuffisant en fruits et légumes. Cela créerait également de nouveaux débouchés à l'exportation dans le secteur des denrées alimentaires et des services agrotechnologiques. En déplaçant la production de fruits et légumes à l'intérieur et en l'associant à l'aménagement du territoire, on pourrait transformer des terres actuellement cultivées en refuges pour la biodiversité et y accueillir d'autres services écosystémiques. Le coût des intrants énergétiques constitue le principal défi, mais le placement des sites de production intérieurs aux mêmes endroits que les installations industrielles permettrait d'utiliser la chaleur résiduelle.

2.2(c). De plus en plus de consommateurs choisissent des sources de protéines sûres, nutritives et économiques, qui sont bonnes pour le bien-être des animaux et qui ont une empreinte écologique minimale.

Les progrès considérables réalisés dans le domaine de l'agriculture cellulaire (la production de protéines animales en laboratoire) et des sources de protéines végétales laissent présager un bouleversement majeur du secteur traditionnel de la production de protéines au cours des dix prochaines années et au-delà. D'ores et déjà, de grandes entreprises d'élevage comme Tyson et Maple Leaf ont réalisé d'importants investissements dans des sources de protéines alternatives, y compris celles d'origine végétale. Les progrès réalisés dans le domaine de l'agriculture cellulaire ont permis de réduire le coût des protéines animales obtenues en laboratoire, de sorte que leur coût est presque compétitif par rapport à celui des protéines animales traditionnelles. Et comme la matière première des « protéines alternatives » est à base de levure, il devient possible d'utiliser les déchets d'autres industries, comme ceux des transformateurs de bois qui cherchent de nouveaux marchés pour leurs résidus afin de compenser le déclin des pâtes et papiers. En plus de créer un tout nouveau secteur de l'économie, les protéines alternatives doivent surmonter la résistance des producteurs traditionnels bien établis et faire preuve de précautions sanitaires pour éviter que les gens consomment des quantités excessives d'aliments hautement et ultra transformé.

Pour que le Canada devienne un chef de file mondial dans ce domaine émergent, des investissements dans la science fondamentale de l'agriculture cellulaire sont nécessaires. Il faudra aussi se doter de politiques visant à faciliter la transition du secteur de l'élevage vers une variété de nouveaux paradigmes. Le Canada est actuellement à la traîne dans cette recherche, la plupart des investissements étant axés sur la maximisation de la production dans le cadre du modèle dominant. En outre, le cadre légal et réglementaire actuel concernant l'étiquetage des aliments pose certains problèmes. Il protège efficacement les sources traditionnelles. Par exemple, les lois et règlements indiquent quels produits ont le droit d'être étiquetés comme « laitiers ». Il faudra voir comment les politiques existantes pourraient s'appliquer à des produits entièrement nouveaux qui sont des substituts de ceux qui font actuellement l'objet d'une gestion de l'offre.

2.3 Les ressources forestières et minérales du Canada répondent à la demande mondiale croissante grâce à des moyens novateurs d'en extraire une plus grande valeur tout en réduisant l'impact environnemental.

En 2019, les industries minière, pétrolière et gazière et forestière (y compris les pâtes et papiers) du Canada représentaient près de 10 % du PIB, soit 200 milliards de dollars de valeur ajoutée réelle (en dollars de 2012). Le pétrole et le gaz représentaient environ les deux tiers de cette somme; les autres minéraux non transformés, près de 20 %. Ces industries demeurent d'une importance vitale, du point de vue des revenus. Elles soutiennent des centaines de milliers d'emplois et des centaines de communautés, en plus d'apporter des milliards de dollars en recettes d'exportation. En revanche, leur impact environnemental est beaucoup moins toléré aujourd'hui qu'autrefois. Des progrès ont été réalisés; les normes ne cessent de se resserrer. Plus important encore, le secteur pétrolier et gazier génère environ un quart des émissions de GES du Canada (incluant le raffinage du pétrole et les émissions fugitives des activités de production). Cette proportion a augmenté au gré de la production tirée des sables bitumineux. Par contre, les industries des mines et des pâtes et papiers ne génèrent ensemble qu'environ 1,5 % du total des GES du Canada, et cette proportion est en baisse.

L'avenir de ces industries reposant sur les ressources primaires est incertain. Elles doivent mettre fin à la pollution, réduire radicalement les émissions, restaurer les terres, réduire les déchets et donner une plus grande valeur aux matières premières. Elles doivent faire tout cela tout en demeurant rentables. Voilà en quelques mots le défi de la compétitivité. Heureusement, le monde a besoin de plus de ressources canadiennes pour répondre à la demande en croissance rapide de populations énormes et plus riches, en particulier en Asie. Cependant, la concurrence intense pour ces marchés en croissance fait en sorte que les industries canadiennes des ressources doivent devenir plus innovatrices, en particulier dans l'utilisation et l'élimination des déchets, et plus tournées vers l'extérieur, au-delà des marchés traditionnels aux États-Unis, notamment en acquérant des capacités le long de la chaîne de valeur mondiale des minéraux stratégiques.

Exemples illustratifs

2.3(a). Les plates-formes de bioproduits génèrent des matériaux de consommation dotés de nouvelles propriétés tout en favorisant la décarbonisation.

Pour atteindre l'objectif du Canada de zéro émission nette de GES d'ici 2050, l'économie doit vivre à la fois un changement industriel et un changement des habitudes des consommateurs, qui doivent délaisser les produits à base de pétrole au profit d'une plus grande utilisation de produits fondés sur les matériaux biologiques actuels qui sont recyclables ou compostables (c'est-à-dire qui font partie de l'« économie circulaire »). La production de bois de construction, par exemple, génère des déchets importants qui sont normalement réorientés vers la production de panneaux de bois ou de pâte à papier. La demande de papier ayant diminué, une grande quantité de papier est désormais disponible pour alimenter une bioéconomie en développement. L'utilisation de fibres issues de biomatériaux dépend de leur capacité à assurer des fonctions différenciées tout en respectant les spécifications de fabrication. La technologie permettant de fonctionnaliser des fibres ou des molécules en les dotant de nouvelles propriétés utilise la même chimie qui intervient dans la production de pétrole, mais elle s'appuie sur des sources de matériaux durables. Des travaux récents démontrent le potentiel de l'utilisation de fibres régénérées à partir de pâtes chimiquement modifiées, dissoutes dans une solution aqueuse, pour produire des fibres de conception à partir de cellulose. Ces nouvelles fibres de haute qualité pourraient être utilisées dans des applications nécessitant un pouvoir absorbant élevé, comme les couches et autres produits hygiéniques, ainsi que pour le traitement des plaies. À terme, elles pourraient être utilisées dans la construction et dans les matériaux utilisés en électronique. On pourrait aussi les essayer dans de nouveaux domaines exploratoires, comme la fabrication de tissus humains.

2.3(b). L'engagement mondial grandissant envers la protection de l'environnement et la sécurité humaine incite le Canada à être un chef de file mondial dans la gestion sûre et efficace des déchets miniers.

La sécurité est le principal problème auquel est confrontée l'industrie mondiale de l'extraction minière (y compris la production minière, pétrolière et gazière). Cette préoccupation englobe à la fois la protection et la restauration de l'environnement et la sécurité des travailleurs et des communautés adjacentes. Les défaillances des installations de stockage deviennent plus fréquentes et ont des conséquences plus graves, comme la rupture de la digue à stériles de la mine Córrego do Feijão de Vale. Un groupe international composé de 142 scientifiques, de groupes communautaires et d'ONG de 24 pays a récemment publié 16 lignes directrices pour un stockage plus sécuritaire des déchets miniers. Le groupe affirme que l'objectif ultime de la gestion des résidus miniers doit être de ne causer aucun dommage aux personnes et à l'environnement. La technologie est essentielle pour aider les exploitants miniers à se conformer à la norme industrielle mondiale pour la gestion des stériles (Global Industry Standard on Tailings Management). Cette norme publiée en août 2020 énonce des lignes directrices visant à améliorer les pratiques actuelles.

En tant que pays minier de premier plan, le Canada devrait être, et l'est à bien des égards, un chef de file mondial dans l'établissement et le respect de normes visant à réduire l'impact environnemental de l'extraction minière, tant en surface que sous terre, tout en permettant une meilleure récupération des ressources. Par exemple, la réduction de l'empreinte environnementale de la production de sables bitumineux et le nettoyage des puits de pétrole et de gaz abandonnés (qui peuvent émettre des GES et polluer les réserves d'eau) sont des occasions très médiatisées de démontrer l'engagement et l'application des meilleures pratiques, ainsi que d'encourager le déploiement de nouvelles technologies et d'expertises qui peuvent donner naissance à de nouvelles entreprises qui, à leur tour, exporteront leur expertise vers d'autres pays. Toutefois, si les autres pays n'imposent pas de réglementations normalisées exigeant une élimination sûre des déchets, les pays qui le font sont placés dans une situation de désavantage concurrentiel. Le Canada a donc tout intérêt à promouvoir des normes internationales élevées assorties de sanctions considérables en cas de violation. Ce défi dépasse les aspects technologiques et économiques. Dans de nombreux cas, la confiance envers les industries minière, pétrolière et gazière s'est érodée parce que les préoccupations des directement touchées (souvent autochtones ou éloignées) n'ont pas été suffisamment prises en compte. Bien qu'il existe de nombreux exemples de relations positives et constructives entre les industries et les communautés, cela n'a pas toujours été le cas. Ces situations de manque de crédibilité nécessitent des approches sociales et politiques créatives.

2.3(c). Le Canada est mis au défi d'aller au-delà des « plans d'action » pour maintenir sa position de principal fournisseur mondial de nombreux minéraux stratégiques.

Le Canada est un important fournisseur de treize des trente-cinq minéraux que les États-Unis ont désignés comme étant critiques pour l'économie et la sécurité nationale. Ainsi, le Canada est le plus grand fournisseur de potasse, d'indium, d'aluminium et de tellure; le deuxième plus grand fournisseur de niobium, de tungstène et de magnésium, et il comble environ un quart des besoins en uranium des États-Unis. La Chine est l'un des principaux fournisseurs de vingt de ces minéraux; dans la moitié des cas, ce pays en est d'ailleurs le principal fournisseur. Le Canada pourrait devenir une source fiable d'autres minéraux critiques, dont certains éléments de terres rares, qui sont des intrants essentiels pour l'économie mondiale à faibles émissions de carbone et numérisée. Cependant, pour maximiser ce potentiel, le Canada doit acquérir des capacités tout au long de la chaîne de valeur, au-delà de l'exploitation minière où l'activité est actuellement concentrée.

Le plan d'action canado‑américain pour la collaboration dans le domaine des minéraux critiques, qui a été finalisé en janvier 2020, mais dont de nombreux détails restent à négocier, signifie l'intention de faire valoir un intérêt commun à sécuriser les chaînes logistiques de différents minéraux critiques nécessaires à d'importants secteurs manufacturiers, dont la technologie des communications, l'aérospatiale et la défense ainsi que les technologies propres. La mise en œuvre du plan d'action et la résolution des problèmes techniques et de capital auxquels sont confrontés de nombreux producteurs canadiens de minéraux stratégiques exigent un soutien et des ressources considérables de la part de l'industrie, qui vont au-delà de la coopération guidée et de la promotion d'initiatives conjointes. Le gouvernement fédéral a un rôle important à jouer pour assurer l'avenir de cette industrie stratégique et assurer la sécurité des approvisionnements en minéraux, en encourageant une plus grande production, au Canada, de produits minéraux à valeur ajoutée et un accroissement de leur utilisation au pays, en particulier par l'entremise des marchés publics (p. ex. par l'entremise du ministère de la Défense). Si nous n'agissons pas, le Canada sera laissé pour compte alors que d'autres pays, notamment la Chine, continueront à faire baisser les prix, à déployer des stratégies protectionnistes et nationalistes et à s'assurer des positions dominantes dans les chaînes d'approvisionnement mondiales stratégiques.

3. Mégadonnées et intelligence artificielle

Contexte

Le réseau mondial de micropuces interconnecté et les logiciels qui le dotent de capacités constituent un « système cybernétique » à l'échelle de la planète. Ce système génère et consomme des volumes de données dont la croissance est exponentielle, d'où le terme « mégadonnées ». Ses sous-systèmes apprennent et deviennent progressivement artificiellement intelligents grâce à ces données. Cela a donné lieu à l'omniprésence du qualificatif « intelligent », d'abord associé aux téléphones, puis à tout ce qui représente l'avenir. Malgré l'évolution rapide des mégadonnées et de l'intelligence artificielle (IA), leurs effets révolutionnaires sur l'économie, la société et la culture semblent n'en être qu'à leurs débuts.

Données générées par l'Internet en un seul jour.

En 2019, une seule journée dans la vie de l'Internet impliquait :

  • 95 millions de photos et de vidéos partagés sur Instagram;
  • 350 millions de photos téléchargées sur Facebook;
  • 500 millions de gazouillis envoyés sur Twitter;
  • 3,5 milliards de recherches sur le Web à l'aide de Google (environ 70 % de toutes les recherches sur le Web);
  • 65 milliards de messages envoyés sur WhatsApp;
  • 294 milliards de courriels envoyés, la majeure partie étant constituée de pourriel.

L'IA, comme toutes les technologies perturbatrices, est une arme à double tranchant : ses avantages sont assortis de risques et d'inconvénients. Cela signifie que nous devons réfléchir en profondeur aux vulnérabilités et aux conséquences involontaires que l'IA pourrait créer, afin d'atténuer de manière proactive les risques que l'on peut raisonnablement prévoir : la perturbation des emplois, des industries, des politiques et des relations actuels, ainsi que de nouvelles vulnérabilités, car l'IA est amenée à jouer un rôle croissant dans des systèmes essentiels, comme ceux sur lesquels s'appuient la prestation de soins de santé, la finance, la production et la distribution d'énergie, ainsi que dans les processus gouvernementaux, sociétaux et commerciaux de toutes sortes.

Le Canada a joué un rôle de premier plan dans le développement de l'IA et se classe parmi les chefs de file mondiaux grâce à des investissements clairvoyants dans le talent et la recherche, ainsi qu'à une politique gouvernementale qui a contribué à favoriser un l'émergence d'un écosystème national d'IA florissant. Le leadership du Canada est principalement attribuable à son expertise en matière d'apprentissage automatique, grâce aux recherches initiales soutenues par l'Institut canadien de recherches avancées (CIFAR), puis grâce à la stratégie pancanadienne de l'intelligence artificielle du gouvernement fédéral. (Voir la récente évaluation d'impact.) Depuis 2010, cette expertise, ainsi que la combinaison unique au Canada d'investissements publics et privés liés à l'IA, a généré plus de 50 000 emplois et près de 3 milliards de dollars d'investissements, notamment de la part de géants mondiaux de la technologie comme Google, Microsoft et Facebook. Les effets des percées canadiennes en matière d'IA ont été ressentis bien au-delà de nos frontières et illustrent la nature à double tranchant de cette technologie. Par exemple, si l'apprentissage machine a permis d'attraper des braconniers en Afrique et des exploitants forestiers coupant illégalement la forêt amazonienne, il est également utilisé pour produire des images et des vidéos à l'aide de l'hypertrucage (deepfake), et ces images et vidéos sont utilisés pour harceler et dégrader les femmes ou encourager la maltraitance des enfants et la traite des êtres humains. En fait, l'utilisation d'algorithmes d'IA pour modifier pratiquement n'importe quel objet numérique (une image, une vidéo ou un enregistrement vocal) de manière indétectable a le potentiel effrayant de saper davantage la confiance et le consensus social sur ce qui est « vrai ».

Le statut du Canada parmi les chefs de file en matière d'IA est loin d'être assuré, car les secteurs public et privé des États-Unis, de la Chine, de l'Union européenne, de l'Inde et d'autres pays font de l'IA une priorité « nationale ». Par exemple, dans sa stratégie en matière d'IA, la Chine manifeste son objectif de devenir le chef de file mondial dans ce domaine d'ici 2030. De même, la loi de 2021 sur l'initiative nationale pour l'IA (National AI Initiative Act) constitue le plan des États-Unis pour devenir le fer de lance de la R et D en IA. Comme l'IA doit être « entraînée » à l'aide de très grands volumes de données, les pays peu populeux comme le Canada sont désavantagés. Il est donc doublement important de relever certains défis, comme l'énorme quantité de données qui ne peuvent être utilisées parce qu'elles ne sont pas intégrées dans un format homogène, ainsi que la gérance fragmentée des données et la méfiance des personnes à l'égard du partage de leurs données. Le labyrinthe des lois fédérales et provinciales canadiennes sur la protection des données est déroutant, déconnecté et souvent contradictoire. L'une des conséquences est que cet enchevêtrement d'instruments de protection de la vie privée oblige les chercheurs en soins de santé à créer des dépôts de données cloisonnés, ce qui entrave la mise au point d'applications nationales de soins de santé misant sur IA. Par conséquent, certains de ces chercheurs se sont installés aux États-Unis. Dans les applications qui doivent être sensibles aux contextes locaux, il est important que les algorithmes d'IA soient entraînés à partir de données locales (par exemple, des données qui reflètent les problèmes de santé prévalents ou des particularités langagières). Dans ces cas, le Canada ne devrait pas avoir à se fier à des outils conçus ailleurs. Toutefois, pour que les Canadiens donnent accès à leurs données personnelles, il faut que l'on gagne leur confiance. Cela repose entre autres sur l'explication des avantages. Mais cela exige également que l'on mette en place des mécanismes crédibles et transparents pour assurer la sécurité et la confidentialité des donnéesNote de bas de page 14.

La conception et l'« entraînement » des systèmes d'IA doivent tenir compte de la diversité des populations concernées. Par exemple, un biais algorithmique peut survenir en raison d'un manque de diversité dans les données à partir desquelles ces systèmes sont entraînés. Cela a perpétué les biais dans les systèmes d'apprentissage automatique utilisés notamment dans les domaines de l'application de la loi, des soins de santé et des ressources humaines. Des organisations canadiennes (p. ex. l'Institut d'éthique de l'IA de Montréal) jouent un rôle de premier plan dans les travaux qui visent à corriger ces biais, mais il est clair qu'il faut faire davantage. Comme l'IA affectera de plus en plus la vie de tous les Canadiens, il est essentiel de réduire les préjugés inconscients qui peuvent facilement s'immiscer sous forme de biais dans de nombreuses applications. Cela signifie que les concepteurs des systèmes doivent inclure une diversité qui reflète approximativement la composition de la population. À cet égard, la sous-représentation des femmes dans les communautés de développeurs a été reconnue comme un problème majeur.

Perspectives

En s'appuyant sur le contexte présenté jusqu'ici, les idées élaborées et discutées par le sous-groupe peuvent être résumées dans les deux déclarations ci-dessous, qui cernent les principales évolutions au chapitre des mégadonnées et de l'IA dans un « horizon 2030-2035 ».

  • 3.1 Les investissements considérables et soutenus du gouvernement et de l'industrie dans la recherche fondamentale sur l'intelligence artificielle (IA) et ses applications spécialisées permettent au Canada de conserver son avantage concurrentiel et sa réputation de chef de file mondial dans ce domaine.
  • 3.2 Les pressions croissantes sur les coûts poussent à une plus grande efficacité dans la prestation des soins de santé au Canada, ce qui finit par vaincre la réticence de notre système fragmenté à partager les données et accélère l'adoption de l'IA dans la pratique clinique et administrative.

Plusieurs des idées soumises à l'origine par les membres du sous-groupe sont présentées à la suite de ces déclarations afin de fournir des illustrations concrètes. Ces déclarations et exemples illustratifs n'ont pas pour but d'être des prédictions absolues ou de présenter une image complète de l'avenir du Canada. Il s'agit plutôt d'un certain nombre de points de vue éclairés sur des évolutions potentielles dans les domaines des mégadonnées et de l'IA (une technologie aux innombrables usages qui pourrait éventuellement toucher presque toutes les activités) qui, selon les membres du sous-groupe, seront importants pour le Canada. En outre, les déclarations sont dans une certaine mesure ambitieuses, même si le sous-groupe estime qu'elles sont réalisables, avec un engagement suffisant des secteurs public et privé et des particuliers.

3.1. Les investissements considérables et soutenus du gouvernement et de l'industrie dans la recherche fondamentale sur l'IA et ses applications spécialisées permettent au Canada de conserver son avantage concurrentiel et sa réputation de chef de file mondial dans ce domaine.

Les méthodes actuelles d'apprentissage automatique reposent principalement sur la détection de corrélations dans les données. (Par exemple, si A se produit souvent, alors B se produit aussi souvent.) L'apprentissage profond (une technique de mise en œuvre de l'apprentissage machine) est conçu pour trouver des modèles corrélationnels complexes dans les données et a progressé au point de surpasser les humains dans des tâches spécialisées qui peuvent être établies et délimitées avec précision, comme le déchiffrage d'un texte écrit à la main ou de mots parlés ou le diagnostic d'un cancer de la peau à partir d'images médicales. Aussi impressionnantes que soient leurs performances, ces systèmes fragiles assimilables à des « savants idiots » sont limités dans leur capacité à établir des généralisations à partir de données (d'entraînement) passées pour gérer de nouvelles situations. Par exemple, un système d'apprentissage automatique pourrait distinguer des photos de huskies et de loups uniquement parce que de la neige apparaît dans les images de huskies, mais pas dans celles montrant des loups. L'image d'un loup dans la neige (c'est-à-dire une situation nouvelle) serait identifiée (à tort) comme une image de husky. Pour démêler un plus large éventail de situations, l'IA devrait être exposée à des données d'entraînement plus volumineuses et annotées de manière cohérente (images, vidéos, audio, textes et données structurées). Il se peut bien qu'un tel entraînement ne connaisse pas de fin.

Les approches actuelles visant à remédier à cette limitation sont axées sur la réduction des volumes de données nécessaires à l'entraînement grâce à l'apprentissage en quelques coups ou à l'apprentissage en un seul coup, ou sur la généralisation des modèles appris à des situations connexes grâce à l'apprentissage par transfert. Une approche plus révolutionnaire implique la réorientation des activités de R et D en IA vers l'élaboration de modèles fondés sur une « compréhension » causale des relations entre les variables du monde réel, plutôt que sur la simple recherche de méthodes de reconnaissance de modèles plus élaborées. Par exemple, l'apprentissage par « cursus » est fondé sur la façon dont les très jeunes enfants apprennent, et l'apprentissage par renforcement, sur une simulation itérative comportant des récompenses et des pénalités liées à un résultat souhaité. Des recherches sont menées en parallèle pour enseigner aux systèmes d'IA différents types de « bon sens » qui pourraient être utilisés pour construire un « modèle du monde » à partir d'un texte ou d'une vidéo, en intégrant le « bon sens physique » (c'est-à-dire la connaissance des objets et de la physique du monde réel) et le « bon sens social » (c'est-à-dire la connaissance de ce que les gens font, des raisons pour lesquelles ils le font et des effets émotifs de ce qu'ils font). Une IA qui intégrerait un tel système de connaissances pourrait apprendre la réponse à des questions comme : « Parmi les articles ménagers suivants, lequel est le meilleur pour rouler la pâte : (a) une assiette, (b) une bouteille, ou (c) une cuillère? ». En général, les tâches qui sont banales (ou effectuées de manière inconsciente) pour les humains sont très difficiles à exécuter pour une IA, alors que les tâches très difficiles pour les humains (comme les calculs mathématiques complexes et les énigmes de logique) sont un jeu d'enfant pour une IA correctement conçue.

Outre les travaux visant à améliorer la compréhension de la causalité par l'IA, on doit encore concevoir une « IA explicable » pour que les utilisateurs puissent se fier aux résultats, qui pourraient sinon demeurer totalement non intuitifs et impénétrables. Par exemple, une IA plus « explicable » aiderait à répondre aux préoccupations croissantes concernant les biais algorithmiques qui pourraient influencer la prise de décision automatisée. L'intérêt pour l'IA explicable augmente à mesure que diverses administrations (par exemple, la ville de New York, l'Union européenne, le Canada) envisagent d'ajouter un « droit à une explication » dans les lois et les lignes directrices sur la prise de décisions automatisée, en particulier pour les décisions qui affectent la vie des gens, comme les peines de prison ou les approbations de prêts hypothécaires. De telles initiatives permettraient d'établir un certain niveau d'équité, de responsabilité et de transparence entre un système d'IA et les personnes qui sont affectées par ses recommandations et ses décisions.

En comprenant la relation causale et en étant dotés d'une meilleure capacité à expliquer leurs recommandations ou leurs décisions, les systèmes d'IA de prochaine génération seraient plus performants dans des circonstances nouvelles ou inattendues, plus économes en données et en énergie pour l'entraînement, et plus faciles à croire, puisque les humains comprennent facilement les modèles causaux explicatifs. Cependant, la conception de ces systèmes nécessiterait des équipes interdisciplinaires de scientifiques des données, d'ingénieurs logiciels, d'éthiciens, de concepteurs et de praticiens de l'expérience utilisateur travaillant de concert pour chercher à combler le fossé entre les humains et les systèmes d'IA travaillant pour eux. Cela ouvrirait la voie à la création d'outils d'IA qui travailleraient aux côtés de l'homme pour résoudre des problèmes complexes comme les changements climatiques ou trouver les biomarqueurs de la progression de maladies.

Exemples illustratifs

3.1(a). Les systèmes de traitement des langues naturelles ne se distinguent plus de la communication humaine en termes sur les plans de l'intelligence et de l'empathie.

Les progrès rapides des systèmes de traitement des langues naturelles (TLN), qui visent à apprendre aux machines à interpréter les nuances du langage humain, ont le potentiel d'améliorer la productivité humaine et de faire preuve d'ingéniosité de manières inédites. De récentes créations, comme le BERT de Google et le GPT-3 d'OpenAI, des modèles de langage qui utilisent l'apprentissage profond pour générer du texte semblable à celui d'un humain, démontrent les capacités et les applications potentielles de modèles avancés de TLN, en particulier dans l'éducation et en milieu de travail. Toutefois, la création de ces applications comporte des risques liés à l'échelle et à la nature des données nécessaires à l'entraînement des modèles. Elle soulève aussi des considérations éthiques, comme les risques de partialité, d'insensibilité raciale et de fausses informations. Le fait d'ignorer le risque d'obtention de modèles factuellement incorrects et socialement inappropriés a mené à des situations où des robots conversationnels fondés sur le TLN ont « vomi » des discours haineux et à des systèmes d'IA qui comprenaient mal des situations pourtant simples.

Bien que la plupart des modèles de TLN soient actuellement conçus ailleurs, le Canada possède la capacité de recherche et le bassin de talents formés dont il a besoin pour se placer en position de construire la prochaine génération de modèles. La conception au Canada d'un grand nombre des méthodes d'apprentissage profond utilisées pour les modèles de TLN a attiré des talents du domaine de l'IA, et une grande partie d'entre eux sont restés et ont lancé des entreprises d'IA.

Le faible coût de l'énergie et la disponibilité des énergies renouvelables au Canada en font un lieu de formation attrayant pour les entreprises qui se consacrent à l'IA (très énergivore) et les entreprises technologiques. Une étude réalisée en 2019 a révélé que les émissions d'équivalent CO2 résultant de la formation d'un modèle à l'aide d'un serveur situé au Québec, où la quasi-totalité de l'électricité est produite par l'hydroélectricité, étaient d'environ 20 g, contre 736 g (moins de 3 %) pour un serveur situé dans l'Iowa.

3.1(b). Les interfaces cerveau-ordinateur et la simulation haptique (« toucher ») sont des moyens courants d'interaction avec les ordinateurs.

L'apparition du clavier, omniprésent de nos jours, précède d'un siècle celle de tous les autres composants des ordinateurs personnels modernes. Toutefois, dans les cinq à sept prochaines années, ce dispositif d'interface est susceptible d'être remplacé, au moins partiellement, par des interfaces permettant la communication entre l'homme et l'ordinateur par la simulation du toucher (haptique) ou même par la pensée (interfaces cerveau-ordinateur).

En raison de leur sensibilité inhérente, les interfaces haptiques interprétant les mouvements des mains ou des doigts offrent la possibilité d'interagir avec un ordinateur par le toucher (par exemple, en tapotant, en glissant ou en pinçant). Il existe même des simulations réalistes de matériaux, voire de peau. De telles interfaces sont utilisées dans des manettes de jeux, des téléphones portables et certains tableaux de bord d'automobiles. Certaines pistes sont prometteuses pour l'avenir de la télémédecine (par exemple, la chirurgie télérobotique) et de la préparation de prothèses (p. ex. le programme HAPTIX de la DARPA aux États-Unis). Les interfaces cerveau-machine (ICM) lisent, interprètent et convertissent les signaux cérébraux (électroencéphalogrammes [EEG]) pour fournir des entrées à un ordinateur. Alors que les ICM entièrement pilotées par la pensée (p. ex. Neuralink) ne deviendront des réalités que dans un avenir lointain, les solutions d'ICM adaptées aux locuteurs et au vocabulaire (par exemple, la dictée fondée sur la pensée) sont peut-être davantage à nos portes. Par exemple, Facebook travaille sur un casque non invasif qui décode l'activité cérébrale pour transcrire les pensées en texte lisible par ordinateur.

Les systèmes haptiques et les ICM nécessitent un ordinateur pour interpréter correctement les mouvements ou les ondes cérébrales des utilisateurs. Il s'agit de problèmes extrêmement difficiles pour lesquels les méthodes actuelles ne sont guère adaptées. Par exemple, bien que la technologie des EEG soit peu coûteuse et facile à utiliser, sa résolution spatio-temporelle a jusqu'à présent limité son utilité pour les ICM. Cela pourrait être sur le point de changer. Dans un récent article, des chercheurs travaillant sur le casque de Facebook ont montré comment les réseaux neuronaux (une technique d'apprentissage automatique) pouvaient être utilisés pour interpréter et décoder les résultats d'EEG pour une activité liée à une phrase donnée. Ces recherches pourraient tirer parti des méthodes d'apprentissage profond existantes pour produire un modèle semblable à celui du TLN pour l'interprétation des données d'EEG. Des recherches sociales et éthiques doivent également être menées pour étudier certains enjeux entourant par exemple l'utilisation des données provenant des interactions d'une personne avec une ICM aux fins de ventes ou de conception de publicités fondées sur la pensée, ou la prédiction de ses décisions pour l'obtention de gains commerciaux ou politiques. Il s'agit là d'autres exemples de la nature à double tranchant de l'IA.

Le Canada pourrait combiner son expertise actuelle dans le domaine de l'apprentissage profond avec son expertise en matière de recherche et de commercialisation dans les domaines des interfaces haptiques et des ICM afin de se hisser parmi les chefs de file dans les nouvelles technologies d'interaction. Des entreprises canadiennes participent déjà à la commercialisation d'interfaces haptiques, qui pourraient être combinées à la réalité augmentée pour remplacer les encombrants dispositifs portés à la main ou à la tête par des « gants de données » (ou même des « doigts de données ») légers reliés à des « lunettes intelligentes ».

3.1(c). Les mégadonnées et l'IA permettent de dégager des leçons pour l'avenir en élargissant et en remodelant la compréhension du passé du Canada.

La préservation du patrimoine culturel du Canada nous aide à mieux comprendre notre histoire, soutient l'économie grâce au tourisme et favorise la croissance culturelle future. Les institutions de mémoire (par exemple, les musées, les bibliothèques, les archives) utilisent de plus en plus les technologies numériques pour saisir, gérer et diffuser de grandes collections d'objets culturels. Par exemple, le projet Venice Time Machine (qui fait partie du projet Europe Time Machine) saisit des documents historiques physiques et les convertit en texte numérique consultable, à l'aide de numériseurs numériques semi-automatiques, de bras robotiques tourneurs de pages et d'algorithmes de reconnaissance de l'écriture alimentés par l'apprentissage automatique. La Stratégie de numérisation du patrimoine documentaire du Canada comporte des initiatives similaires, comme la numérisation du matériel en dernier exemplaire ou à risque.

Ces initiatives ne font toutefois qu'effleurer la surface en ce qui concerne les applications culturelles de l'IA et des mégadonnées, car elles font appel à des technologies existantes et mûres, comme la reconnaissance optique des caractères. Alors que ces efforts de numérisation fournissent des ensembles de données qui permettent d'étudier des questions historiques, le Canada a la possibilité d'appliquer son expertise croissante en matière d'IA à l'enrichissement numérique du patrimoine culturel, ce qui pourrait mener à une compréhension plus approfondie et un élargissement de l'accès. Par exemple, les méthodes d'apprentissage profond appliquées à des documents historiques numérisés pourraient simuler la « résurrection » de personnages historiques, qui pourraient répondre à des questions posées en langage naturel par l'entremise d'interfaces conversationnelles (par exemple, un robot conversationnel, Alexa ou Siri). Des systèmes de recommandations fondés sur l'IA pourraient suggérer d'autres avatars pour émettre des commentaires ou des points de vue différents sur des événements historiques.

Traduction automatique des langues autochtones du Canada.

L'utilisation de l'apprentissage machine a considérablement amélioré la précision et l'utilité de la traduction automatique des langues. Cependant, les outils proposés par Google, Facebook, Microsoft, DeepL et d'autres joueurs n'incluent pas les langues moins répandues, comme les langues autochtones. Pour aider à combler cette lacune, le Conseil national de recherches du Canada (CNRC) collabore à la mise au point de technologies fondées sur la parole et le texte pour aider les peuples autochtones à stabiliser et revitaliser leurs langues de manière à se les réapproprier. Voici quelques exemples :

  • création d'un logiciel de texte prédictif pour l'utilisation du saanich sur les appareils mobiles;
  • indexation d'enregistrements audio pour le cri et l'inuktitut afin d'améliorer la traduction automatique;
  • création d'applications d'orthographe et de grammaire pour les langues autochtones, comme un conjugueur de verbes pour le kanyen'kehà:ka (la langue mohawk), et plans visant d'autres dialectes mohawks et langues iroquoïennes (p. ex. le wendat);
  • mise en place d'une infrastructure numérique commune pour les langues algonquiennes, comportant entre autres des dictionnaires et un atlas linguistique.

L'expertise en IA acquise par la traduction et l'interprétation de documents historiques pourrait être appliquée ailleurs, comme dans la traduction et l'interprétation de documents juridiques (par exemple, les dépositions devant les tribunaux ou les travaux parlementaires). L'utilisation d'outils fondés sur l'IA, entraînés à partir de documents juridiques historiques pour l'exécution de telles tâches pourrait accélérer le processus de traduction juridique. Ces outils pourraient améliorer l'accès au système juridique canadien pour les personnes dont la première langue n'est ni l'anglais ni le français.

3.2. Les pressions croissantes sur les coûts poussent à une plus grande efficacité dans la prestation des soins de santé au Canada, ce qui finit par vaincre la réticence de notre système fragmenté à partager les données et accélère l'adoption de l'IA dans la pratique clinique et administrative.

Les méthodes d'apprentissage automatique qui analysent les données relatives aux soins de santé et les divers déterminants de la santé donnent déjà des interprétations comparables à celles de cliniciens expérimentés, ce qui permet de distribuer l'expertise clinique à un coût différentiel très faible. La recherche clinique spécialisée qui combine les données à grande échelle sur la santé des populations, la génomique et l'IA accélère également la découverte et la mise au point de nouveaux outils de diagnostic et de nouveaux traitements. Ces outils d'IA peuvent certes réduire les coûts et améliorer les résultats cliniques, mais ils nécessitent de grandes quantités de données de santé homogènes pour fonctionner de manière efficace et fiable. Pour cela, il faudrait que les acteurs du système de soins de santé partagent des données et que les Canadiens acceptent de partager des données personnelles potentiellement sensibles, qui, même anonymisées, pourraient encore engendrer des problèmes de confiance.

Le problème, aujourd'hui, est que le système de soins de santé est fragmenté, au Canada. Les professionnels de la santé, les établissements, les organismes de réglementation et les nombreux ministères et organismes gouvernementaux maintiennent tous leurs propres silos de données. Ils fonctionnent souvent selon des règles différentes en matière de protection des renseignements personnels et n'ont que peu ou pas de possibilités de se connecter entre eux ou de partager des ensembles de données, même si des autorisations ont été fournies.

Au cœur du problème, il s'agit de savoir si les dirigeants du système de santé ont la volonté de travailler ensemble au-delà des frontières administratives, en transcendant le secteur privé et le secteur public. Bien que les Canadiens aient largement adopté les services de télésanté, ils restent réticents à l'idée de partager des renseignements personnels liés à leur santé. Il faut faire preuve d'une plus grande transparence dans la gestion des données de santé pour instaurer la confiance. Par exemple, une fiducie de données indépendante pourrait gérer les données de santé personnelles et permettre aux chercheurs de créer des dépôts de données polyvalents ou pancanadiens. D'autres mesures visant à instaurer la confiance pourraient exiger l'intégration d'une IA explicable dans les solutions de soins de santé fondées sur l'IA afin de dissiper les craintes que ces systèmes ne deviennent guère plus que des « boîtes noires ».

Ces questions sont traitées plus en détail dans le chapitre sur l'avenir des soins de santé. Ce qui suit est un aperçu de certains des types de services de soins de santé innovants que l'IA et les données rendent possibles.

Exemples illustratifs

3.2(a). Des capteurs portables couplés à des interfaces fondées sur l'IA aident à gérer les problèmes de santé chroniques.

Les troubles de santé chroniques comme l'hypertension ou le diabète sont de plus en plus courants au Canada : en 2019, 44 % des adultes âgés de 20 ans et plus et 73 % de ceux âgés de 65 ans et plus souffraient d'au moins un des dix troubles chroniques courants à l'étude. Le traitement des maladies chroniques représente 67 % de l'ensemble des coûts directs des soins de santé, et cette proportion devrait augmenter avec le vieillissement de la population.

Cela rend d'autant plus avantageux les capteurs portables qui permettent aux patients et aux soignants de surveiller l'état de santé en temps réel. L'Apple Watch, par exemple, dispose d'un capteur optique pour mesurer la fréquence et le rythme cardiaques, d'un capteur électrique pour enregistrer les données d'électrocardiogramme (ECG), ainsi que d'accéléromètres et de gyroscopes pour détecter les chutes. Parmi les autres dispositifs portables équipés de capteurs en cours de développement, citons les lentilles de contact à biodétection pour détecter les niveaux de glucose, les « tissus intelligents » pour surveiller la pression artérielle et les capteurs‑tatouages qui peuvent recueillir des données de biosignaux comme les ECG, les EEG ou la température ou le degré d'hydratation de la peau.

L'intégration de capteurs à des dispositifs d'interface (montres, vêtements, etc.), couplé à l'apprentissage machine, permet de présenter les données sous forme de « visualisations » qui donnent aux gens les moyens de surveiller et d'évaluer leur propre état. En effectuant le suivi des données historiques des capteurs, l'IA pourrait détecter les anomalies qui signalent la nécessité d'une intervention médicale. Cette capacité pourrait réduire les visites à l'hôpital, ce qui permettrait d'économiser de l'argent et de la capacité sans nuire aux résultats.

Le Canada dispose d'une expertise en matière de systèmes de capteurs portables dans des écoles de génie biomédical et dans des entreprises en démarrage comme Hexoskin, dont la « chemise intelligente » lavable à la machine mesure le rythme cardiaque, le volume respiratoire et l'activité physique. Toutefois, la fragmentation du cadre réglementaire constitue un obstacle à la commercialisation de ces technologies. Par exemple, les dispositifs de capteurs portables pour les soins de santé peuvent devoir passer par des processus d'approbation distincts pour l'utilisation du spectre radioélectrique (ISDE), l'accès aux réseaux de télécommunications (Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes [CRTC]) et l'homologation de dispositifs médicaux (Santé Canada), entre autres. Cette situation contraste avec celle qui prévaut aux États-Unis, où le centre pour la santé numérique (Center for Digital Health) du Secrétariat américain aux produits alimentaires et pharmaceutiques (FDA) sert de point central pour toutes les approbations réglementaires visant les dispositifs de capteurs sans fil et assure la coordination avec les autres organismes gouvernementaux. L'adoption peut également être entravée par un manque de confiance envers les organisations soupçonnées d'utiliser, à des fins commerciales, les données recueillies par les capteurs sans fil (par exemple, le nombre de pas quotidien, les calories brûlées ou le rythme cardiaque).

3.2(b). Des robots appuient les aidants humains pour permettre aux Canadiens âgés les plus vulnérables de vivre chez eux de manière indépendante.

Il est probable que l'expérience de la COVID-19 aura pour effet durable l'accélération de l'automatisation de tâches auparavant effectuées par les humains. Les personnes âgées et les personnes vulnérables nécessitant des soins personnels pourraient profiter de cette tendance. En plus de la perte d'autonomie personnelle, ces Canadiens sont plus vulnérables à la maltraitance physique ou psychologique des prestataires de soins, dont l'incidence a augmenté pendant la pandémie.

Les soins à domicile dispensés en partie par des robots équipés d'IA sont déjà une réalité au Japon, où l'on prévoit que le nombre de personnes âgées sera égal à environ 80 % de la population en âge de travailler d'ici 2050 (c'est-à-dire quatre personnes âgées pour cinq travailleurs). En réponse, en 2012, le gouvernement japonais a établi des priorités pour la robotisation des soins infirmiers (par exemple, les aides au levage, aux bains et à la mobilité ou les toilettes intelligentes), et il a réalisé des investissements en ce sens. Il en a résulté le développement de dispositifs robotisés qui renforcent l'autonomie des personnes âgées ayant des problèmes de mobilité : des fauteuils roulants transformables en lits et des aides à la marche qui détectent qu'une personne monte une côte et mettent un moteur électrique en marche pour l'aider. En Chine, en contexte pandémique, des robots de service effectuent des tâches de base comme la livraison de nourriture et de médicaments dans des hôpitaux et des entreprises.

La mise au point de robots semblables au Canada ou l'amélioration des « compétences » des robots produits à l'étranger pourrait aider les aînés canadiens à préserver leurs fonctions cognitives en stimulant la parole, en atténuant les effets de la perte de mémoire par des rappels ciblés, ou même en détectant les émotions et en y répondant de manière appropriée. Par exemple, des robots semi-humanoïdes, Pepper et Stevie, interagissent déjà avec les personnes âgées aux États-Unis, au Japon et en Finlande. Ils peuvent reconnaître des visages, jouer à des jeux, faire des exercices et tenir des conversations de base. La fonctionnalité des robots peut être améliorée grâce à de nouvelles compétences fondées sur l'IA (p. ex. le rappel des ordonnances) que les acteurs de l'IA du Canada sont en bonne posture pour concevoir. De plus, les compétences en IA orientée vers les aînés acquises au Canada pourraient être vendues à l'étranger pour la mise à niveau des robots, créant ainsi un nouveau marché d'exportation.

Avec le vieillissement de la population canadienne et l'accroissement des attentes en matière de normes de soins, il sera essentiel d'automatiser un plus grand nombre de tâches de routine pour aider le personnel surchargé des établissements de soins à un coût supportable pour les budgets de santé. Au départ, nombreux sont ceux qui reculeront à l'idée de confier les soins de leurs proches vulnérables à un robot. Mais, comme l'a montré l'expérience du Japon, la technologie de la robotique appuyée par l'IA, dans une optique de complémentarité avec les soins prodigués par des humains, est sûre et efficace et ne peut que continuer à s'améliorer.

4. Cybersécurité et protection de la vie privée

Contexte

L'émergence de l'Internet mondial a inondé l'humanité de données, créant de fait une « cyberatmosphère » qui nous enveloppe désormais tous. Les avantages ont été transformateurs en termes culturels et économiques et annoncent une nouvelle révolution industrielle. Mais, comme pour toute technologie transformatrice, les avantages s'accompagnent d'inconvénients.

Au premier rang de ces inconvénients figurent les nouvelles vulnérabilités en matière de sécurité ainsi que les menaces, visibles et invisibles, qui pèsent sur la vie privée des personnesNote de bas de page 15. Alors que nous nous appuyons de plus en plus sur la cybertechnologie pour les fonctions essentielles de la société (finances, distribution d'énergie, opérations militaires et policières, chaînes d'approvisionnement et entreprises de toutes sortes), la cybersécurité devient une question vitale pour la sécurité nationale et la sécurité des personnes. Les menaces qui pèsent sur la vie privée des personnes sont tout aussi envahissantes, car nos « données » sont précieuses pour tant d'autres personnes : pour les publicitaires désireux de mieux cerner nos goûts et nos désirs, pour les services de police et de sécurité chargés d'enrayer la criminalité ou les insurrections et, malheureusement, pour les acteurs malveillants qui cherchent à voler notre identité à toutes sortes de fins infâmes. Assurer la cybersécurité et le respect de la vie privée sera donc l'un des défis majeurs du XXIe siècle.

Les cybertechnologies qui apportent des avantages peuvent également constituer des menaces. Les politiques visant à promouvoir les avantages tout en atténuant les menaces doivent tenir compte de l'évolution incessante des technologies, alors que ces évolutions sont « opaques » pour tout le monde, hormis une poignée d'experts. De plus, par sa nature mondiale, ce phénomène échappe souvent au contrôle des administrations étatiques et survient dans des espaces où la réglementation est défaillante, ce qui conduit à une concurrence non réglementée motivée par des ambitions nationales. Cependant, les avantages des cybertechnologies sont si séduisants que nous sommes tentés de minimiser les menaces. Nous remettons au lendemain le renforcement d'un mot de passe, ou nous repoussons l'investissement dans un meilleur pare-feu.

La plupart du temps, nous n'en subissons pas de conséquences. Notre vulnérabilité s'accroît. L'analogie avec les maladies pandémiques est frappante. Pendant un siècle après la grande grippe de 1918, nous nous sommes habitués à la saison annuelle de la grippe; nous nous faisions parfois vacciner et étions parfois alarmés par des rapports faisant état d'une souche virulente détectée chez certains canards en Chine. En effet, certaines années ont été pires que d'autres, mais la pandémie avec un grand « P » ne s'est jamais matérialisée. Peu à peu, la vigilance s'est érodée, les avertissements des experts n'ont pas été pris en compte et les investissements dans la préparation cédé le pas à d'autres priorités. Et nous nous en sommes sortis… jusqu'à ce que ce ne soit plus le cas.

Perspectives

En s'appuyant sur le contexte présenté jusqu'ici, les idées élaborées et discutées par le sous-groupe peuvent être résumées dans les trois déclarations ci-dessous, qui cernent les principales évolutions au chapitre de la cybersécurité et de la protection de la vie privée dans un « horizon 2030-2035 ».

  • 4.1 Les gouvernements et les entreprises canadiennes renforcent leur infrastructure numérique en expansion en faisant de sa résilience la priorité absolue.
  • 4.2 Le Canada maximise les avantages de l'économie et de la société de l'information en combinant l'innovation technologique pour la sécurité des données avec des politiques visant à instaurer la confiance en protégeant la vie privée.
  • 4.3 Grâce à sa réputation de pays fiable et technologiquement avancé, le Canada devient une plaque tournante mondiale de premier plan pour les flux de données internationaux.

Plusieurs des idées soumises à l'origine par les membres du sous-groupe sont présentées à la suite de ces déclarations afin de fournir des illustrations concrètes. Ces déclarations et exemples illustratifs n'ont pas pour but d'être des prédictions absolues ou de présenter une image complète de l'avenir du Canada. Il s'agit plutôt d'un certain nombre de points de vue éclairés sur les évolutions potentielles liées à la cybersécurité et à la protection de la vie privée qui, selon les membres du sous-groupe, seront importantes pour le Canada. En outre, les déclarations sont dans une certaine mesure ambitieuses, même si le sous-groupe estime qu'elles sont réalisables, avec un engagement suffisant des secteurs public et privé et des particuliers.

4.1. Les gouvernements et les entreprises canadiennes renforcent leur infrastructure numérique en expansion en faisant de sa résilience la priorité absolue.

Les Canadiens continuent d'adopter avec enthousiasme les technologies et les applications numériques, mais sans comprendre suffisamment les implications et les risques en matière de sécurité et de vie privée. Cela reflète la nature humaine. Nous entretenons des préjugés qui vont à l'encontre d'une gestion proactive des menaces incertaines et à long terme. Ainsi, nous procrastinons jusqu'à ce que les conséquences ne puissent plus être ignorées, comme l'a montré notre impréparation à la COVID-19. La cybersécurité n'échappe pas à ce phénomène. Les cyberattaques et les atteintes réussies à la protection des données se produisent si souvent que la plupart des personnes, et même de nombreuses organisations, y sont devenues insensibles et ont baissé leur vigilance. Par exemple, bien que les atteintes à la protection des données de Yahoo aient touché 500 millions d'utilisateurs, le règlement final de cette affaire a été évalué à 358 millions de dollars américains, soit moins de un dollar américain par utilisateur touché. On pourrait dès lors considérer qu'il s'agit simplement du « coût des affaires ».

Les technologies émergentes qui permettant la tromperie, la mésinformation et la désinformation de masse entraînent l'émergence de nouvelles menaces plus insidieuses. L'hypertrucage (deepfake) assisté par l'IA permet de générer des contenus vidéo et audio d'un réalisme déconcertant, que des criminels peuvent exploiter pour se faire passer pour des dirigeants d'entreprises ou que des politiciens sans scrupules peuvent utiliser pour discréditer leurs adversaires. Des systèmes sophistiqués de génération automatique de texte (par exemple, GPT-3) utilisent le traitement des langues naturelles pour écrire à un niveau équivalent à celui de l'humain, ce qui rend plus difficile la détection de subterfuges potentiels dans les courriels d'hameçonnage. Ces technologies, associées à des techniques d'ingénierie sociale, pourraient inciter les utilisateurs à se rendre complices de cyberattaques.

À mesure que les systèmes numériques et cyberphysiques s'intègrent dans des fonctions essentielles comme la finance, la distribution d'électricité, la sécurité nationale et les activités commerciales, la résilience de ces systèmes devient de plus en plus essentielle au bon déroulement des activités. La cyberrésilience du Canada peut être améliorée grâce à la mise en place d'incitations (des « carottes » et des « bâtons ») qui rehaussent la priorité accordée aux investissements initiaux et à la conception de systèmes pour contrer les menaces qui peuvent être de faible probabilité, mais dont la matérialisation peut entraîner des coûts énormes, à l'instar de ce qui s'est produit avec la COVID-19. Il s'agit, par exemple, de fournir aux agences de sécurité et de renseignement canadiennes les outils appropriés pour atténuer les menaces et mieux protéger l'infrastructure numérique en renforçant les chaînes d'approvisionnement qui y entrent en jeu. L'objectif consiste à intégrer la cyberrésilience dès le départ.

Exemples illustratifs

4.1(a). Les agences nationales de sécurité et de renseignement utilisent des outils légaux de pointe pour détecter et atténuer les menaces que représentent les acteurs malveillants.

Les agences de sécurité nationale jouent souvent le rôle d'arbitres dans la vérification de l'identité des personnes et l'évaluation des risques associés aux technologies émergentes. Leurs activités à cet effet comprennent la collecte et l'analyse de renseignements et de preuves, l'évaluation des risques et le déploiement de mesures d'atténuation. Pour mener à bien ces activités, les agences surveillent les technologies émergentes et les informations techniques dans les domaines public et privé.

La numérisation des données personnelles a créé de nombreuses nouvelles possibilités d'exploitation par des organisations criminelles ou des États-nations. Les campagnes de désinformation sophistiquées, les hypertrucages et l'utilisation de plusieurs profils d'utilisateur par une même personne sapent de plus en plus les avantages qu'il y aurait eu à pouvoir lier une personne à son identité numérique. Pour préserver ces avantages, les agences de sécurité nationale doivent être équipées des meilleures technologies disponibles pour vérifier positivement l'identité des personnes qui entrent au pays ou en sortent, demandent des documents officiels (passeports, permis de conduire, etc.) ou font l'objet d'enquêtes criminelles ou d'enquêtes de sécurité. Toute erreur (par exemple, comme dans le cas de Mahar Arar) peut avoir des conséquences désastreuses.

Les agences de sécurité nationale et de renseignement évaluent également les nouveaux risques pour la sécurité et la vie privée associés aux technologies émergentes (par exemple, IA, impression 3D, robotique avancée, systèmes fondés sur les chaînes de blocs [blockchains], véhicules autonomes, informatique quantique, 5G/6G ou Internet des objets). Le rythme rapide du développement technologique menace toujours de dépasser la capacité des gouvernements à anticiper et à gérer les menaces. Les agences de sécurité canadiennes ont donc besoin d'outils d'analyse fiables qui concilient les obligations de sécurité nationale et le respect de la vie privée. Ces outils doivent contrer la désinformation et les ingérences étrangères dans les processus démocratiques; s'attaquer à l'utilisation du Web clandestin (dark web) ou des technologies de type blockchain aux fins d'activités criminelles organisées ou comme outil de recrutement, de propagande ou de financement par les terroristes, et fournir des techniques de criminalistique numérique et d'interception de nouvelle génération pour améliorer la collecte de preuves.

Obtenir la confiance du public pour l'utilisation de ces outils et techniques constitue un défi en soi, car le besoin de confidentialité et les exemples de mauvaise utilisation (qui touchent particulièrement certains groupes) ont créé une aura de suspicion. L'application pour téléphone intelligent « Alerte COVID » du gouvernement illustre la difficulté de fixer des normes socialement acceptables pour équilibrer la sécurité nationale (sanitaire) et la protection de la vie privée des personnes. En janvier 2021, près de six millions de Canadiens avaient téléchargé l'application, mais seulement 2 % des personnes ayant reçu un résultat de test positif avaient activé la fonction permettant d'alerter les autres utilisateurs d'une possible exposition. Cette hésitation, de même que la réticence générale à installer l'application en premier lieu, est en partie due à la méfiance à l'égard de la manière dont les agences de sécurité et de renseignement et les géants technologiques peuvent utiliser ces informations, même si, dans ce cas précis, les utilisateurs conservaient le plein contrôle. La leçon à tirer est que les garde-fous techniques, bien que nécessaires, ne sont pas suffisants pour gagner la confiance du public. Il faut également mettre en place des processus transparents qui démystifient la technologie et établissent la responsabilité en cas de mauvaise utilisation.

Internet des objets.

L'Internet des objets (IdO) désigne un réseau interconnecté d'objets physiques qui collectent puis transmettent à l'Internet des données tirées de capteurs par l'intermédiaire de réseaux sans fil. Des recherches récentes laissent envisager que les dispositifs participant à l'Internet des objets deviendront de plus en plus omniprésents : des milliards de dispositifs connectés à l'IdO devraient être déployés dans le monde entier au cours des cinq à dix prochaines années. Ce phénomène viendra appuyer et renforcer les applications IdO émergentes utilisées par les consommateurs et les industries et dans les infrastructures, comme les thermostats domestiques « intelligents », les chaînes d'approvisionnement et réseaux logistiques et les réseaux électriques. Cependant, les problèmes liés à la sécurité et à la protection de la vie privée risquent de modérer cette croissance. La faible sécurité des appareils IdO grand public (par exemple, les caméras sans fil) les rend vulnérables aux cyberattaques et elle suscite l'intérêt de réseaux de surveillance qui portent atteinte à la vie privée. Par exemple, de nombreux services de police américains peuvent demander des vidéos et des données pour toutes les « sonnettes intelligentes » Amazon Ring d'un même quartier sans obtenir le consentement des propriétaires des appareils ou des personnes filmées par inadvertance.

4.1(b). Le développement sécurisé assisté par ordinateur renforce l'intégrité de nos solutions.

L'ingénierie des produits fait appel à la conception et à la réutilisation d'une multitude d'éléments provenant de différents fabricants commerciaux et d'équipes qui élaborent des solutions logicielles à code source ouvert. Toutefois, un simple défaut de conception ou une vulnérabilité dans l'un des composants utilisés dans ces applications peut rendre le produit vulnérable aux cyberattaques. Parmi les exemples d'attaques contre la chaîne d'approvisionnement, mentionnons le récent piratage des réseaux du gouvernement américain, dans le cadre d'une attaque surnommée « Solar Winds ». Par conséquent, des processus doivent être mis en place pour assurer l'évaluation constante de la sécurité et de l'intégrité de l'infrastructure numérique du Canada. Ces processus devraient couvrir tout le cycle de développement sécurisé de chaque composant de l'infrastructure, de la conception à la mise hors service du produit final, en passant par sa livraison. Cela nécessitera l'intégration de méthodes automatisées d'analyse logicielles dans les outils de développement pour l'infrastructure numérique. Voici une liste partielle d'éléments à inclure dans une telle « boîte à outils ».

  • Techniques d'IA pour analyser le code et y déceler automatiquement les vulnérabilités au chapitre de la sécurité.
  • Mesures pour s'assurer de la robustesse des solutions en cours de développement grâce à l'application constante de tests à données aléatoires (fuzzing) et de simulations de cyberattaques sur la base de modèles de menaces.
  • Copies jumelles numériques d'infrastructures critiques et d'actifs de réseaux pour effectuer des modélisations et des simulations, ainsi que pour l'optimisation de la cybersécurité.
  • Chaînes de blocs et registres distribués qui permettent de suivre les projets de logiciels (propriétaires et à source ouverte) qui sont entrés dans la création d'un produit afin de garantir l'intégrité de la chaîne d'approvisionnement.
  • Généralisation du modèle « DevSecOp », où les personnes chargées de la conception, de la cybersécurité et des opérations mettent leurs efforts en commun pour renforcer la sécurité d'une application logicielle.

Le Canada dispose de certains avantages concurrentiels pour constituer et déployer cette boîte à outils, notamment en ce qui a trait aux écosystèmes d'IA et des chaînes de blocs, qui permettraient l'émergence de solutions locales pour la sécurité.

4.1(c). Les infrastructures essentielles du Canada sont vulnérables aux attaques quantiques.

Les cyberattaques et les atteintes à la sécurité des données continuent de se multiplier, et leur ampleur augmente rapidement : au premier semestre 2019, quatre milliards de jeux de données ont été exposés dans le monde. L'informatique quantique pourrait amplifier énormément cette menace. La principale différence entre les ordinateurs actuels et leurs cousins quantiques réside dans la manière dont ils traitent l'information. Les ordinateurs quantiques exploitent certains aspects du comportement de la matière et de l'énergie à l'échelle atomique (superposition et intrication) pour effectuer des calculs de manières qui peuvent offrir un avantage significatif par rapport aux approches des ordinateurs classiques, pour certaines catégories de problèmes (dont le décryptage). Malgré les immenses défis techniques à relever, les ordinateurs quantiques se développent à un rythme rapide. Amazon, Google, Microsoft, IBM et la société canadienne D‑Wave offrent déjà un accès en ligne aux premiers modèles. Les normes de chiffrement actuelles, comme le système à clé publique RSA couramment utilisé, sont essentiellement à l'abri du craquage par des ordinateurs conventionnels, mais pas par des ordinateurs quantiques. La plupart des experts estiment une forte probabilité de décryptage quantique pratique d'ici 10 à 15 ans. Par conséquent, des acteurs malveillants prévoyants peuvent déjà commettre des atteintes à la sécurité pour récolter et stocker d'énormes volumes de données chiffrées concernant des particuliers, des entreprises et des gouvernements, en prévision d'un futur où il sera possible de les déchiffrer à l'aide d'ordinateurs quantiques.

Avant que ce jour n'arrive, les entreprises et les gouvernements du Canada devraient étudier les moyens de se protéger à la fois contre la possibilité de cyberattaques perpétrées à l'aide d'ordinateurs quantiques et contre le décryptage des données chiffrées récoltées avant l'avènement de cette option. Certains travaux ont déjà été réalisés dans ce domaine, comme la conception d'algorithmes post-quantiques par le Centre de la sécurité des télécommunications (CST). Parmi ses avantages, le Canada peut miser sur son écosystème quantique établi, avec des ordinateurs quantiques situés en sol canadien (ceux de D-Wave et de Xanadu, proposés sous forme de services en infonuagique); des travaux de recherche approfondie de classe mondiale (par exemple, l'Institut d'informatique quantique [Institute for Quantum Computing] de l'Université de Waterloo ou l'Institut quantique de l'Université de Sherbrooke); le soutien à l'éducation et aux jeunes pousses quantiques (par exemple, la filière quantique de Creative Destruction Lab); l'élaboration de politiques et les groupes de défense des intérêts (par exemple, Quantum Safe Canada), et un gouvernement conscient des enjeux quantiques (par exemple, le CST, le Centre canadien pour la cybersécurité, le CNRC et le Forum canadien pour la résilience des infrastructures numériques).

Il reste encore à réaliser une analyse détaillée et sectorielle pour protéger les organisations et les gouvernements contre les cybermenaces quantiques. Cependant, le CST et d'autres organisations travaillent déjà sur des algorithmes post-quantiques, comme nous l'avons vu précédemment. Les travaux nécessaires pour contrer ces menaces doivent être intégrés à d'autres projets liés aux technologies de l'information. Comme ces derniers s'étalent généralement sur des calendriers de cinq à dix ans, ceux qui visent à répondre aux menaces futures associées à l'informatique quantique risquent d'être reportés au profit de besoins plus immédiats, comme la maintenance des systèmes existants.

4.2. Le Canada maximise les avantages de l'économie et de la société de l'information en combinant l'innovation technologique pour la sécurité des données avec des politiques visant à instaurer la confiance en protégeant la vie privée.

Nous sommes entrés dans une ère où les activités économiques et culturelles les plus importantes impliquent la création, la distribution et la manipulation de données à l'aide d'intermédiaires numériques. Les modèles d'affaire des « géants des technos » comme Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Baidu et Tencent reposent tous sur la collecte et l'utilisation de données personnelles générées par les personnes, soit activement (comme dans une publication sur Facebook), soit passivement (comme dans les données de localisation générées par cette même publication). L'impératif du modèle de ce modèle d'affaires surnommé « capitalisme de surveillance » implique que les conditions d'utilisation qu'ils imposent suppriment en réalité le consentement de l'utilisateur, qui a traditionnellement été un principe fondamental du droit relatif au respect de la vie privée. (Qui lit le texte juridique avant de cliquer sur « Accepter »?) L'annonce par le gouvernement fédéral de la Loi de 2020 sur la mise en œuvre de la Charte du numérique (LMECN) est un premier pas vers l'établissement de nouvelles lois sur la protection de la vie privée pour faire face à cette nouvelle situation.

Loi de 2020 sur la mise en œuvre de la Charte du numérique (LMECN).

L'introduction de la LMECN sous la forme du projet de loi C-11 en novembre 2020 répond à des plaintes de longue date concernant la Loi sur la protection des renseignements personnels et les documents électroniques (LPRPDE). Projet de loi omnibus sur la protection des données, la LMECN propose des réformes majeures qui rapprocheraient les lois canadiennes sur la protection de la vie privée du Règlement général sur la protection des données (RGPD) de l'Europe en matière de collecte, d'utilisation et de divulgation des données.

La LMECN conserve certaines caractéristiques de la LPRPDE, notamment en ce qu'elle repose sur une approche fondée sur des principes plutôt que sur des droits, qu'elle demeure neutre à l'égard des technologies et qu'elle met l'accent sur la transparence, la responsabilité et le consentement comme principes centraux de la protection de la vie privée au Canada. La LMECN ajoute de la souplesse aux modèles de consentement en remplaçant le principe du « consentement valable » par l'obligation, pour les organisations, d'obtenir un « consentement exprès » (c'est-à-dire un consentement fondé sur une explication en langage clair des intentions de l'organisation). Les nouveaux pouvoirs du Commissariat à la protection de la vie privée du Canada permettent notamment à ce dernier d'ordonner à une organisation de prendre des mesures pour se conformer à la loi, de mettre fin à des pratiques illicites et de recommander des sanctions et des amendes au Tribunal de la protection des renseignements personnels et des données nouvellement créé. Parmi les nouvelles exigences de transparence édictées par la Loi pour les systèmes d'IA, on retrouve un droit à l'explicabilité et l'application de la transparence algorithmique pour les systèmes automatisés qui aident à la prise de décisions concernant des personnes ou qui prennent eux-mêmes de telles décisions. L'avant-projet de loi diffère du RGPD (et du projet de loi 64 du Québec) en ce qu'il ne prévoit pas de droit d'opposition ou de retrait à l'égard de ces outils automatisés.

Le gouvernement n'a pas annoncé de calendrier ni pour l'adoption de la LMECN ni pour la période de transition pour les entreprises une fois la Loi adoptée. Le gouvernement peut demander l'avis des parties prenantes par l'entremise de consultations et d'audiences avant de soumettre le projet de loi au Parlement. Toutefois, le projet de loi risque d'être malmené au cours du processus législatif. La LMECN instaure essentiellement un cadre fédéral de protection des consommateurs qui pourrait donner lieu à des contestations sur sa constitutionnalité, car ces lois relèvent habituellement de la compétence des provinces et des territoires.

Exemples illustratifs

4.2(a). Les personnes ont le plein contrôle de leurs données personnelles.

Des entreprises comme Facebook, Amazon, Apple, Netflix et Google (FAANG) exploitent des données personnelles à des fins lucratives, généralement pour la génération de publicités très ciblées. En fait, vous n'êtes pas leur client : vous êtes leur produit. Bien sûr, vous en tirez un avantage. Vous profitez d'un service précieux qui est souvent « gratuit ». De plus, la collecte de données personnelles vous permet souvent de voir des publicités plus adaptées à vos intérêts.

Toutefois, à mesure que la portée et l'ampleur de la surveillance des données personnelles s'accroissent, l'utilisation potentielle de ces données suscite de plus en plus d'inquiétudes, comme en témoignent les retombées du scandale impliquant Cambridge Analytica, ainsi que le flot constant de révélations sur la collecte douteuse de données personnelles (par exemple, la collecte continue de données de localisation par Google, même lorsque cette fonction semble désactivée). Un premier exemple est la loi californienne de janvier 2020 qui permet aux résidents de refuser que leurs données personnelles soient vendues, et qui ouvre la porte à des « agents autorisés » exerçant les droits sur les données au nom des personnes. Ces agents automatisés géreraient en arrière-plan les tâches liées à la protection de la vie privée numérique, comme les demandes de retrait de données personnelles des plates-formes numériques et l'indication aux plates-formes des renseignements personnels qui peuvent être recueillis.

Le Canada semble aller dans une direction similaire avec l'introduction de la LMECN. Certains aspects intéressants permettraient aux utilisateurs de transférer leurs données entre organisations et de demander aux organisations de supprimer leurs renseignements personnels. L'arrivée d'une telle loi pourrait donner l'occasion aux développeurs de logiciels de créer des moyens qui permettraient aux personnes d'exercer un meilleur contrôle sur la vente ou le partage de leurs renseignements et, en cas de consentement, d'obtenir une compensation équitable. Par exemple, une fiducie de données pourrait gérer les aspects liés à la confidentialité des données de nombreuses personnes, en veillant à ce que les données ne soient pas monopolisées par une seule entreprise et qu'elles soient utilisées selon les souhaits des utilisateurs, par exemple pour des recherches sur l'environnement ou la santé, mais pas à des fins publicitaires ou commerciales. Bien sûr, il y a un revers à la médaille : de telles mesures remettraient fondamentalement en cause les modèles d'affaire des fournisseurs de plates-formes et exigeraient un paiement explicite de la part des utilisateurs en échange d'un meilleur contrôle de leurs renseignements personnels et de leurs données. Il reste encore à réaliser des essais pour trouver un équilibre entre les différents souhaits des clients.

Sidewalk Labs a proposé une fiducie de données comme solution à la question controversée de la collecte de données à grande échelle, dans le cadre de son projet Quayside à Toronto (annulé en mai 2020). Le débat a stimulé l'intérêt pour la recherche de nouveaux modèles de gouvernance des données personnelles. Par exemple, dans un rapport, la chambre de commerce de Toronto (Toronto Board of Trade) a proposé que la bibliothèque publique de Toronto (Toronto Public Library) devienne administratrice d'un « centre de données », étant donné l'expertise de cette dernière en matière de gestion de données.

4.2(b). Le Canada a mis en place un système d'identité national pour tous les citoyens.

Aujourd'hui, la validation de l'identité numérique d'un utilisateur se fait le plus souvent en lui demandant ses informations d'identification (c'est-à-dire un nom d'utilisateur et un mot de passe). Les problèmes liés à l'utilisation de mots de passe comme seul moyen d'identification sont bien connus : les gens ont tendance à réutiliser des informations d'identification communes et faciles à deviner sur plusieurs plates-formes numériques. Cet aspect de la nature humaine a été exploité lors des cyberattaques de septembre 2020 qui ont brièvement interrompu les services en ligne de l'Agence du revenu du Canada. Des solutions comme l'authentification à deux facteurs et l'authentification ouverte (c'est-à-dire la connexion avec un compte Facebook ou Google) ont réduit la vulnérabilité aux attaques sur certaines plates-formes. Cependant, l'authentification ouverte ouvre la porte au suivi des utilisateurs entre plusieurs plates-formes. Certains avancent que le gouvernement canadien pourrait résoudre ces problèmes d'identification en mettant en place un système d'identification national fondé sur des « cartes d'identité intelligentes » pour tous les citoyens. Une telle carte pourrait remplacer les divers documents d'identité délivrés par le gouvernement canadien qui sont actuellement en circulation. Parmi les démocraties qui utilisent déjà de tels systèmes, on retrouve tous les pays de l'Espace économique européen, le Brésil, la Corée du Sud et l'Estonie.

Les opposants aux systèmes d'identité nationale s'inquiètent des menaces pour la vie privée et affirment que les gouvernements pourraient utiliser ce système pour suivre les activités des citoyens. Avec le temps, un système dont les utilisations initiales étaient strictement circonscrites aurait tendance à s'étendre, un cas à la fois. Ils craignent une « pente glissante ». Ils attirent l'attention sur la surveillance à grande échelle de la Chine, fondée sur l'identité. Par exemple, une carte d'identité de résident chinois est nécessaire non seulement pour accéder aux services gouvernementaux et faire des affaires (par exemple, ouvrir un compte bancaire), mais aussi pour accéder à des produits et services habituellement considérés comme plus personnels (par exemple, acheter des téléphones portables ou jouer à des jeux vidéo dans des cybercafés).

Au-delà des défis techniques et scientifiques que représente la mise en place d'une carte d'identité nationale sécurisée qui protège les renseignements personnels, il reste beaucoup à faire dans le domaine des politiques et de l'éducation pour établir l'acceptabilité sociale d'un tel système. La dernière étude d'importance sur cette question, un rapport du Commissariat à la protection de la vie privée du Canada de 2007-2008, a relevé certaines difficultés, comme la coexistence d'un nouveau système, du moins pendant un certain temps, avec d'autres formes d'identification qui sont utilisées de longue date par le gouvernement fédéral, les provinces ou les territoires et que les Canadiens pourraient être réticents à abandonner. Le gouvernement devrait également convaincre les Canadiens des avantages concrets d'une nouvelle carte d'identité polyvalente par rapport au risque qu'une énorme quantité de renseignements personnels essentiels soit soudainement indisponible ou compromise, si la carte était perdue ou piratée. Un tel « point de défaillance unique » serait une préoccupation majeure, à l'heure où les cyberattaques d'acteurs malveillants contre les systèmes gouvernementaux s'accélèrent.

4.3. Grâce à sa réputation de pays fiable et technologiquement avancé, le Canada devient une plaque tournante mondiale de premier plan pour les flux de données internationaux.

Les cyberattaques et les campagnes de désinformation sont toutes deux rendues possibles par des données « apatrides » qui circulent librement sur l'Internet, indépendamment de la géographie (à quelques exceptions près, comme celle de la Chine). Cette libre circulation permet la création et le transfert de données et de contenus numériques entre des sociétés ayant des points de vue divergents sur la responsabilité publique et la liberté, et qui pourraient voler ces données.

Deux cadres politiques généraux ont vu le jour, puisque les pays cherchent à profiter des avantages de la société numérique tout en se protégeant contre l'utilisation abusive des données. D'une part, l'Europe a adopté une interprétation relativement restrictive de la gouvernance des données qui intervient au niveau des États, dans une optique multilatérale. Notons par exemple, le RGPD, la Stratégie européenne pour les données, la Directive concernant les données ouvertes ou l'acte sur la gouvernance des données qui a été proposé. Ces cadres tendent à limiter les transferts de données transfrontaliers, à exiger la localisation des données et à imposer une application stricte de la loi et des sanctions en cas d'utilisation abusive des données. En revanche, les États-Unis ont adopté une approche plus ouverte de la gouvernance des données, en s'appuyant principalement sur l'autorégulation et la législation antitrust. Aux États-Unis, la gouvernance des données intervient au niveau de l'organisation individuelle, plutôt qu'au niveau de l'État. Toutefois, cette situation commence à changer avec l'introduction d'une législation nationale sur la collecte des données personnelles. Dans cette approche, la perspective de poursuites judiciaires peut dicter la façon dont les organisations abordent la gouvernance des données, plutôt que des directives ou des cadres explicites établis par l'État. Si cette approche ouverte a pu créer un désordre disparate, elle a aussi contribué à créer les géants des technos et la Silicon Valley elle-même.

Le Canada s'est retrouvé en étau entre ces deux approches divergentes. L'introduction de la LMECN suggère que le gouvernement actuel se rapprocherait du modèle européen. Même si la LMECN changera probablement avant de devenir une loi, les questions de gouvernance des données et de protection de la vie privée pourraient avoir une incidence sur les accords commerciaux existants avec l'Union européenne et les États-Unis. Par conséquent, le Canada aura du mal à trouver une position de compromis qui reste conforme à tous les accords internationaux. Cependant, s'il y parvient, le Canada pourrait, d'ici 2035, tirer parti de sa position de partenaire commercial de confiance et de plusieurs avantages concurrentiels pour devenir une plaque tournante mondiale du transfert de données et un lieu privilégié pour l'hébergement de services en nuage.

Exemples illustratifs

4.3(a). Le Canada est un centre de transfert de confiance pour le stockage international des données.

Les attentes en matière de respect de la vie privée diffèrent selon les générations, les régions et les gouvernements, alors que l'Internet a été construit en partant du principe que tout le monde, où qu'il soit, serait connecté par des réseaux informatiques mondiaux « aux coutures invisibles ». Cette attente est en train de changer, ce qui a des conséquences considérables pour les sites de réseautage social et les technologies de plate-forme qui y sont associées. La disparition récente du « bouclier de protection de la vie privée » des États-Unis et de l'Union européenne et les difficultés croissantes que connaît le RGPD représentent une évolution vers la localisation des données (stockage des données personnelles à l'intérieur de frontières géographiques où les normes locales de protection de la vie privée peuvent être appliquées). Les centres de stockage de données volumineuses seraient particulièrement menacés, car le stockage local exigerait que leur architecture soit revue de fond en comble pour compartimenter les données sur des critères géographiques. La complexité technique qu'implique la compartimentation a contraint, par exemple, Google à interrompre l'expansion de ses services en nuage en Chine, même si Amazon Cloud continue d'exploiter deux centres de données en Chine continentale.

Le Canada présente plusieurs avantages qui le rendent attrayant en tant que lieu de transfert mondial pour le stockage de données internationales. Le pays jouit d'une solide réputation internationale d'acteur digne de confiance, renforcée par des accords commerciaux spéciaux avec l'Union européenne et les États-Unis, ainsi qu'avec de nombreux pays asiatiques par le truchement de l'Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP). Parmi les avantages techniques particuliers du Canada, mentionnons ses grandes quantités d'électricité qui ne sont pas générées par des combustibles fossiles, un climat frais qui réduirait les coûts liés au refroidissement des grands centres de données, ainsi que d nombreux sites éloignés pour renforcer la sécurité physique de ces centres. Pour ce qui est de l'avenir, l'écosystème canadien de l'informatique quantique peut miser sur une expertise en matière de recherches liées au chiffrement et aux logiciels quantiques, qui gagneront en importance à mesure que les cyberattaques et les activités de décryptage illicites faisant appel aux technologies quantiques feront leur apparition. Pour devenir une importante plaque tournante mondiale de données, le Canada devra compléter les avantages déjà mentionnés par (i) un cadre juridique et politique stratégiquement adapté à l'ère numérique et (ii) un réseau de télécommunications robuste et concurrentiel à l'échelle mondiale. En même temps, le Canada devrait se préparer à devenir une cible de plus en plus importante pour les acteurs malveillants du cyberespace.

4.3(b). Les technologies informatiques confidentielles garantissent la confidentialité et la sécurité des données dans les infrastructures mondiales d'infonuagique.

Les logiciels fonctionnent de plus en plus sur l'Internet, dans un « nuage » métaphorique, plutôt que localement sur un ordinateur. Des applications logicielles courantes comme Google Docs et Office 365 peuvent être constituées de divers services en infonuagique qui sont déployés dans de multiples espaces virtuels émulés sur une infrastructure physique située n'importe où sur la planète. Malgré les solutions permettant de chiffrer les données, qu'elles soient stockées ou en transit, il existe peu de solutions pour préserver la sécurité des données lors de leur traitement dans le nuage. L'informatique confidentielle, qui gagne du terrain chez les fournisseurs de technologies, utilise des techniques matérielles ou logicielles pour isoler des données, des fonctions précises, voire une application entière, d'un système d'exploitation fonctionnant sur un serveur en nuage. Ces données sont stockées dans un « environnement d'exécution sécurisé » (EES) qui procède à des vérifications et contrôle l'accès aux données. L'EES refuse automatiquement toute permission de modification ou de trafiquage de l'application selon la provenance de la demande d'accès. Un EES pourrait empêcher l'accès, indépendamment de l'emplacement du serveur, aux appels en temps réel sur un logiciel de vidéoconférence, comme cela s'est produit avec Zoom en 2020, en raison de sa norme de chiffrement peu sécuritaire.

Bien que la présence du Canada dans le domaine de l'infonuagique ne soit pas encore substantielle, l'expansion récente du service en nuage Azure de Microsoft au Canada et les annonces d'IBM et d'autres géants des technos suggèrent que le Canada est en voie d'imposer sa présence dans ce domaine. Ainsi, si le Canada devait devenir un acteur de premier plan dans le développement de technologies de l'informatique confidentielle au cours des quinze prochaines années, il pourrait exploiter ses autres avantages, que nous avons déjà mentionnés, pour devenir un centre mondial de serveurs pour l'infonuagique.

5. Avenir des soins de santé

Contexte

Les soins de santé constituent la plus grande industrie du monde. Au Canada, ils représentent 11,5 % du PIB et 35 % à 40 % des dépenses des gouvernements provinciaux. On peut s'attendre à ce que ces pourcentages augmentent sous la pression du vieillissement de la population et des attentes du public pour une vie plus longue et sans maladie que les innovations en santé promettent d'offrir. La tension qui en résulte entre des ressources limitées et une demande potentiellement illimitée crée un environnement fertile pour l'innovation. Cependant, l'innovation dans le domaine de la santé est limitée par l'exigence primordiale d'obtenir de meilleurs résultats pour les personnes tout en assurant un accès équitable aux prestations. Parmi les dures leçons de la COVID-19, il y a le fait que malgré les miracles des technologies médicales, comme la mise au point d'un vaccin en un dixième du temps que l'on pensait possible auparavant, le fardeau de la maladie pèse toujours le plus lourdement sur les populations pauvres ou marginalisées, qui sont souvent celles qui fournissent des services essentiels dans les maisons de retraite, les établissements de soins de santé et l'approvisionnement en nourriture. À mesure que la technologie progresse, les disparités en matière de santé ne feront que s'accroître si l'équité en matière d'accès, en particulier pour les peuples autochtones, n'est pas une priorité absolue.

La révolution numérique a bouleversé les secteurs d'activité les uns après les autres, mais elle tarde à faire de même dans le domaine de la santé et des soins de santé. Cette situation est en train de changer rapidement, car les dispositifs de suivi et les communications à haut débit permettent d'accéder à des volumes de données sans précédent qui fournissent les éléments de base pour des avancées potentiellement transformatrices pour la santé des personnes et des populations. Ces données sont analysées par des logiciels de plus en plus « intelligents » afin d'estimer les risques, de permettre un diagnostic plus précoce et plus précis, et d'orienter le traitement et le suivi. Cela a conduit certains intervenants à avancer (probablement avec un enthousiasme excessif ou prématuré) que nous sommes en train de passer de la science clinique soutenue par les données à la science des données soutenue par les cliniciens. Il n'en reste pas moins que la tangente est claire. Les technologies numériques, plus généralement, permettent également l'avènement de la révolution génomique, de nouvelles approches « rationnelles » de la découverte de médicaments et de vaccins, ainsi que de traitements et de techniques chirurgicales à la précision accrue. Aucun aspect des soins de santé n'échappera à cette tendance. Cependant, sans l'assurance de protections appropriées pour la vie privée ou l'anonymat, les Canadiens seront, à juste titre, réticents à partager leurs données de santé, ce qui laissera des avantages considérables inexploitésNote de bas de page 16.

Les perspectives passionnantes d'innovations dans les pratiques et technologies de la santé doivent être tempérées par la reconnaissance du fait que le système de santé est par nature conservateur, pour la bonne raison qu'il veille sur la vie des gens. La régulation et la prudence y sont nécessairement au premier plan. De plus, le système étant très vaste et fragmenté, il est marqué par une grande force d'inertie, ainsi que par des contraintes bureaucratiques liées aux pressions chroniques sur les ressources. Malheureusement, ces caractéristiques sont en opposition avec la culture de l'innovation, et en particulier avec la culture de l'innovation à l'ère numérique, dont la devise est « allons vite et cassons des pots », ce qui est précisément l'inverse de l'injonction de la médecine : « D'abord, ne pas faire de mal ». Comme nous sommes en présence d'une force irrésistible qui rencontre un corps inamovible, nous constatons forcément que des frustrations et des échecs se mêlent aux succès. Néanmoins, les possibilités valent manifestement la peine qu'on tente de surmonter les difficultés. Le moment est enfin venu de créer un système de santé qui se consacre au bien-être des personnes tout au long de la vie, sur mesure et de manière équitable.

Ce qui suit n'est nécessairement qu'un aperçu de certains aspects de cet avenir, dont la nature commence seulement à se dessiner.

Perspectives

En s'appuyant sur le contexte présenté jusqu'ici, les idées élaborées et discutées par le sous-groupe peuvent être résumées dans les trois déclarations ci-dessous, qui cernent les principales caractéristiques de l'avenir des soins de santé au Canada dans un « horizon 2030-2035 ».

  • 5.1    Le Canada intègre la génomique, l'intelligence artificielle et les outils numériques pour créer un système de soins de santé du XXIe siècle centré sur l'individu et axé sur la prévention et le dépistage précoce des maladies.
  • 5.2    Le Canada concentre ses ressources dans des domaines où il a fait ses preuves afin de figurer parmi les chefs de file mondiaux de la recherche et des applications cliniques et commerciales liées aux thérapies à base de cellules souches et aux tests de diagnostic rapide aux points de service.
  • 5.3.   Le Canada est le pionnier d'un nouveau modèle de bien-être en intégrant l'approche traditionnelle axée sur la maladie à des interventions qui tiennent compte des déterminants sociaux et culturels de la santé tout au long de la vie.

Plusieurs des idées soumises à l'origine par les membres du sous-groupe sont présentées à la suite de ces déclarations afin de fournir des illustrations concrètes. Ces déclarations et exemples illustratifs n'ont pas pour but d'être des prédictions absolues ou de présenter une image complète de l'avenir des soins de santé au Canada. Il s'agit plutôt d'un certain nombre de points de vue éclairés sur des évolutions potentielles qui, selon les membres du sous-groupe, seront importantes pour le Canada. En outre, les déclarations sont dans une certaine mesure ambitieuses, même si le sous-groupe estime qu'elles sont réalisables, avec un engagement suffisant des secteurs public et privé et des particuliers.

5.1. Le Canada intègre la génomique, l'intelligence artificielle et les outils numériques pour créer un système de soins de santé du XXIe siècle centré sur l'individu et axé sur la prévention et le dépistage précoce des maladies.

On entrevoit des avenues très prometteuses du côté des outils numériques qui permettent de recueillir des données brutes sur l'état de santé d'une personne, puis de les manipuler à l'aide de technologies fondées sur l'IA en infonuagique afin d'améliorer l'évaluation, le diagnostic, le traitement et le suiviNote de bas de page 17. Les systèmes de soins de santé canadiens continuent d'être à la traîne des chefs de file mondiaux dans l'application des solutions de santé numériques. Par exemple, alors que l'utilisation des dossiers médicaux électroniques (DME) par les médecins de soins primaires a augmenté de façon marquée, passant de 37 % en 2009 à 86 % en 2019, le Canada est toujours à la traîne par rapport à la moyenne des pays pairs. Plus important encore, le Canada n'a mis en place aucun système intégré pour faciliter la portabilité ou l'analyse des données incorporées. En outre, le fonctionnement de nombreux systèmes d'IA et d'apprentissage automatique est fondé sur les DME. Par conséquent, nous ne pouvons pas créer, vérifier ou utiliser de tels systèmes tant qu'un dossier de santé électronique (DSE) national accessible ne sera pas établi.

Les barrières bureaucratiques, probablement plus que les préoccupations entourant l'éthique ou le respect de la vie privée, ont jusqu'à présent limité l'utilisation des outils numériques dans les soins de santé. Néanmoins, des systèmes dans lesquels les citoyens contrôlent et partagent des informations sur leur santé sont à l'étude, ainsi que des approches centrées sur le patient (plutôt que sur le système ou les fournisseurs de soins). Si les technologies numériques peuvent promettre de réduire les inégalités dans les systèmes de soins de santé traditionnels en facilitant une évolution vers la prévention, le bien-être et un accès accru, la plupart des entreprises de ce secteur émergent continuent de se concentrer sur la gestion des maladies. La participation à l'élaboration de cadres éthiques et juridiques nationaux et internationaux aiderait le Canada à protéger les données des utilisateurs contre des intérêts concurrents.

Exemples illustratifs

5.1(a). L'innovation inclusive dans la télésanté, fondée sur l'IA et l'apprentissage machine, accroît l'équité, l'accessibilité et l'efficacité des soins de santé.

La télésanté, c'est-à-dire l'utilisation de technologies numériques de l'information et de la communication pour accéder à distance aux services de soins de santé ou gérer la santé d'une personne à distance, fournit les éléments de base d'un monde où la technologie et les soins de santé deviennent indissociables. Elle améliore déjà l'instantanéité, réduit les coûts et permet des consultations privées, en tête-à-tête. Le passage des rendez-vous médicaux en personne aux consultations et aux conversations par vidéo, téléphone, courriel ou messagerie instantanée depuis le domicile des patients, qui s'est accéléré pendant la pandémie de COVID-19, contribue à la sécurité des soins aux patients et permet aux médecins de mettre leurs ressources en commun pour soulager le système de soins de santé. En février 2020, moins de 25 % des médecins de famille au Canada se rendaient disponibles par courriel, et seulement 4 % proposaient des « visites » par vidéoconférence. Cependant, sous la pression de la pandémie, en juin 2020, la prestation virtuelle représentait plus de 70 % des soins ambulatoires au Canada. Il reste à voir si cette évolution réduira ou élargira les disparités en matière d'accès aux soins de santé et dans quelle mesure elle se maintiendra au-delà de la pandémie.

Les progrès de l'IA et de la robotique médicale ont le potentiel de susciter beaucoup plus d'innovation en télésanté. Ces systèmes peuvent être entraînés à effectuer un nombre croissant de tâches avec une précision potentiellement comparable à celle des meilleurs médecins, sans jamais se fatiguer. Une fois entraînés à l'aide de données et de tâches initiales, les systèmes d'IA peuvent continuer à apprendre, et généraliser leurs apprentissages pour les appliquer à de nouvelles conditions et à d'autres populations (à condition que l'entraînement ait été effectué sur une base de population suffisamment diversifiée). Les dispositifs à porter sur soi permettraient de surveiller systématiquement de multiples aspects de la santé, notamment les activités cardiaques ou cérébrales inhabituelles, les habitudes de sommeil ou les niveaux d'oxygène. Ils seraient tous intégrés à des plates-formes de télésanté axées sur la prévention et la détection précoce des maladies. L'amélioration continue de ces dispositifs permettrait au personnel clinique de se concentrer sur les aspects humains essentiels dans la prise en charge.

Les avantages strictement médicaux de la télésanté sont potentiellement transformateurs. Il est tout aussi important de noter que l'innovation inclusive en matière de télémédecine pourrait accroître l'équité, l'accessibilité et l'efficacité des soins de santé au Canada, ce qui permettrait de dépenser de façon plus optimale et équitable l'argent consacré aux soins de santé. Grâce aux services fournis en plusieurs endroits, la télémédecine pourrait permettre de surmonter les obstacles physiques, sociaux, économiques et géographiques, notamment pour les populations isolées aux ressources limitées et pour les personnes handicapées. Cependant, la concrétisation de cette vision, bien que facilement réalisable, dépend de la capacité à garantir la sécurité des données ainsi que la disponibilité quasi universelle d'une connectivité Internet à haut débit répondant au moins à l'objectif du gouvernement fédéral de 50 Mb/s (en téléchargement) d'ici 2030.

5.1(b). La génomique et les technologies associées, combinées à l'IA, permettent des avancées majeures dans le diagnostic précoce de maladies et les soins de santé personnalisés.

La vision de l'avenir de la pratique des soins de santé s'éloigne de l'accent mis sur le diagnostic et le traitement des maladies pour se tourner vers la prévention, la détection précoce des maladies et la promotion du bien-être. Nous sommes désormais en mesure d'interpréter et d'utiliser les informations contenues dans notre code génétique de manières inédites grâce à la combinaison de la baisse spectaculaire des coûts du séquençage, d'une augmentation significative de la puissance des ordinateurs et de la convergence avec les nouvelles technologies d'apprentissage automatique. Un ensemble de technologies fondées sur les sciences « omiques » (génomique, protéomique, métabolomique) peut déjà contribuer à atténuer les maladies grâce à une intervention précoce efficace (par exemple, le dépistage des maladies rares au début de la vie, le diagnostic prénatal non invasif et le dépistage proactif des cancers héréditaires par l'analyse du génome entier) et en permettant de réagir rapidement à des menaces évolutives comme les pandémies, comme l'a démontré la conception rapide de vaccins fondés sur l'ARNm contre la COVID-19. Les promesses de départ de la génomique ont peut-être été exagérées dans l'esprit du public, comme c'est souvent le cas pour toute percée radicale. Il convient toutefois de rappeler que le génome humain n'a été entièrement séquencé pour la première fois qu'en 2003, de sorte que les possibilités pour l'amélioration de la santé humaine commencent à peine à émerger.

La mise en œuvre des technologies « omiques » dans les soins cliniques, associée à de puissantes plates-formes d'IA, favoriserait un environnement d'apprentissage des soins de santé où les cliniciens et les chercheurs travailleraient ensemble pour maximiser l'utilisation des données « multi-omiques » afin d'améliorer le diagnostic et de proposer des traitements médicamenteux plus précis et personnalisés. Les données génomiques générées dans les hôpitaux et les laboratoires du Canada seraient accessibles aux patients par l'entremise d'applications personnelles mises en relation de manière sécurisée avec d'autres personnes atteintes de la même maladie. Bien sûr, le génome d'une personne n'est pas le seul facteur de risque pour la grande majorité des maladies. Les facteurs environnementaux et comportementaux, y compris les interactions gène-environnement, jouent généralement un rôle prédominant. En fait, la connaissance des quelque trois milliards de paires de bases du génome d'une personne est encore loin de permettre une estimation quantitative du risque pour toutes les maladies, à l'exception d'un petit nombre, pour la plupart assez rares. Cependant, à mesure que des millions de génomes seront séquencés et associés aux données de santé des personnes, des corrélations plus probantes émergeront. À cet égard, il sera important d'échantillonner bien au-delà des personnes d'origines européennes qui, jusqu'à présent, ont été surreprésentées dans les bases de données génétiques.

5.1(c). Les données de séquençage du génome sont incluses dans les dossiers médicaux électroniques.

Les données relatives au séquençage du génome ne sont pas encore devenues une composante systématique des dossiers de santé électroniques (DSE), malgré une demande croissante pour une telle ressource, comme en témoigne le nombre croissant de patients qui apportent les résultats des tests d'ADN grand public à leur médecin de famille pour qu'il les intègre à leur dossier médical. L'incorporation du profil génomique d'une personne dans un DSE pourrait permettre une hiérarchisation des risques personnels, améliorer le diagnostic et paver la voie à des traitements nouveaux, repositionnés (par exemple, l'utilisation de médicaments existants à de nouvelles fins) et ciblés. Par exemple, les DSE des patients atteints de cancer pourraient comporter des profils générés par l'IA en temps réel, et ces profils pourraient être directement appliqués tout au long du parcours de soins des personnes atteintes de cancer, y compris le diagnostic, le traitement, la surveillance continue et la postobservation. Certains pays, comme le Royaume-Uni, les États-Unis, la France et l'Australie, ont lancé ce type d'initiatives dans lesquelles les patients qui s'inscrivent à un programme consentent à l'utilisation de leurs données. Le 100,000 Genomes Project de l'Angleterre, par exemple, consiste à séquencer les génomes de 100 000 personnes, dont des patients atteints de cancer ou de maladies rares, et à mettre les données en relation avec les DSE.

Les investissements considérables du Canada dans la recherche en génomique, avec en tête Génome Canada et ses affiliés régionaux, n'ont pas été suivis d'investissements similaires dans les applications cliniques, même si la technologie de séquençage génomique est assurément disponible. La mise en œuvre d'un effort d'intégration national nécessiterait un changement systémique, où l'accent serait mis sur la gestion, l'intégration et la gouvernance du volume en croissance exponentielle de données disparates sur les soins de santé. Cela représente un défi, étant donné que les soins de santé relèvent des provinces et des territoires. Il faut aussi davantage d'outils d'IA pour analyser les données. Le coût, par rapport aux avantages perçus, demeure un obstacle. À l'heure actuelle, le coût du séquençage du génome entier est estimé à environ 1 000 dollars américains. Il pourrait tomber à 100 dollars américains d'ici environ cinq ans (figure 5.1). Parmi les autres considérations, mentionnons la protection de la vie privée des patients, la sécurité et l'assurance de l'accès pour les groupes sous-représentés, dont les peuples autochtones. En surmontant ces obstacles, on pourrait intégrer les données génétiques dans les DSE de tous les Canadiens dès la naissance, de manière à outiller les générations futures pour qu'elles puissent tirer les avantages que les innovations en génomique sont presque certaines d'apporter.

Figure 5.1. Coût de séquençage, par génome humain ($ US)

Figure 5.1. Coût de séquençage, par génome humain ($ US)
Figure 5.1 - Version textuelle
Date Coût par mois Coût par génome
Sept-01 5 292.39$ 95 263 072$
Mars-02 3 898.64$ 70 175 437$
Sept-02 3 413.80$ 61 448 422$
Mars-03 2 986.20$ 53 751 684$
Oct-03 2 230.98$ 40 157 554$
Janv-04 1 598.91$ 28 780 376$
Avr-04 1 135.70$ 20 442 576$
Juill-04 1 107.46$ 19 934 346$
Oct-04 1 028.85$ 18 519 312$
Janv-05 974.16$ 17 534 970$
Avr-05 897.76$ 16 159 699$
Juill-05 898.90$ 16 180 224$
Oct-05 766.73$ 13 801 124$
Janv-06 699.20$ 12 585 659$
Avr-06 651.81$ 11 732 535$
Juill-06 636.41$ 11 455 315$
Oct-06 581.92$ 10 474 556$
Janv-07 522.71$ 9 408 739$
Avr-07 502.61$ 9 047 003$
Juill-07 495.96$ 8 927 342$
Oct-07 397.09$ 7 147 571$
Janv-08 102.13$ 3 063 820$
Avr-08 15.03$ 1 352 982$
Juill-08 8.36$ 752 080$
Oct-08 3.81$ 342 502$
Janv-09 2.59$ 232 735$
Avr-09 1.72$ 154 714$
Juill-09 1.20$ 108 065$
Oct-09 0.78$ 70 333$
Janv-10 0.52$ 46 774$
Avr-10 0.35$ 31 512$
Juill-10 0.35$ 31 125$
Oct-10 0.32$ 29 092$
Janv-11 0.23$ 20 963$
Avr-11 0.19$ 16 712$
Juill-11 0.12$ 10 497$
Oct-11 0.09$ 7 743$
Janv-12 0.09$ 7 666$
Avr-12 0.07$ 5 901$
Juill-12 0.07$ 5 985$
Oct-12 0.07$ 6 618$
Janv-13 0.06$ 5 671$
Avr-13 0.06$ 5 550$
Juill-13 0.06$ 5 550$
Oct-13 0.06$ 5 096$
Janv-14 0.04$ 4 008$
Avr-14 0.05$ 4 920$
Juill-14 0.05$ 4 905$
Oct-14 0.06$ 5 731$
Janv-15 0.04$ 3 970$
Avr-15 0.05$ 4 211$
Juill-15 0.015$ 1 363$
Oct-15 0.014$ 1 245$
Mai-16 0.013$ 1 176$
Août-16 0.017$ 1 508$
Nov-16 0.015$ 1 356$
Févr-17 0.011$ 1 015$
Mai-17 0.015$ 1 333$
Août-17 0.013$ 1 134$
Nov-17 0.020$ 1 844$
Févr-18 0.014$ 1 232$
Mai-18 0.016$ 1 463$
Août-18 0.016$ 1 467$
Nov-18 0.015$ 1 392$
Févr-19 0.012$ 1 039$
Mai-19 0.007$ 606$
Août-19 0.010$ 942$
Nov-19 0.008$ 695$
Févr-20 0.007$ 645$
Mai-20 0.008$ 702$
Août-20 0.008$ 689$
 

Source : National Human Genome Research Institute

5.2. Le Canada concentre ses ressources dans des domaines où il a fait ses preuves afin de figurer parmi les chefs de file mondiaux de la recherche et des applications cliniques et commerciales liées aux thérapies à base de cellules souches et aux tests de diagnostic rapide aux points de service.

Aucun pays ne peut se hisser aux sommets mondiaux dans tous les domaines de recherche et d'application. Le Canada, en tant que pays relativement peu populeux, doit choisir les domaines dans lesquels il entend compter parmi les chefs de file mondiaux. Dans la plupart des cas, il s'agit de s'appuyer sur les points forts existants. Les technologies de diagnostic des maladies infectieuses et la conception de thérapies à base de cellules souches sont deux domaines dans lesquels le Canada s'est particulièrement distingué et où les besoins mondiaux et le potentiel commercial sont en augmentation.

Exemples illustratifs

5.2(a). Les technologies de diagnostic aux points de service « révolutionnent » les soins médicaux et permettent leur décentralisation.

Malgré les progrès des traitements, les maladies infectieuses constituent une menace croissante pour la population mondiale en raison de l'émergence de nouveaux agents pathogènes comme le SARS – CoV-2, de la résistance croissante aux médicaments et de l'augmentation des voyages internationaux. Cependant, au cours des quinze dernières années, la centralisation des laboratoires de diagnostic a eu pour effet involontaire de retarder le diagnostic des maladies de plusieurs heures, voire de plusieurs jours. Ces retards peuvent s'avérer fatals, car les maladies infectieuses progressent de manière exponentielle dans le corps des personnes et se propagent souvent très rapidement entre les personnes. Dans le même temps, la lenteur du diagnostic a mené à la prescription abusive d'antibiotiques.

Le cas de la COVID-19 a montré qu'il est urgent de mettre au point et d'utiliser des technologies de diagnostic rapides (moins d'une heure), conviviales et « proches du patient » au point de service. Ces technologies ont le potentiel de révolutionner et de décentraliser les soins de santé en amenant, de fait, le laboratoire aux patients, que ce soit dans les unités de soins intensifs, les salles d'urgence, les pharmacies, les sites d'urgence ou le domicile des patients.

Le diagnostic moléculaire rapide (l'application de la biologie moléculaire aux tests médicaux) pourrait aider à contrôler le traitement des maladies infectieuses et à prévenir la surutilisation des antibiotiques. Le perfectionnement des tests de dépistage et leur utilisation accrue au point de service nécessitent la mise en place d'une équipe interdisciplinaire d'experts de diverses technologies, notamment la microfluidique, les nanotechnologies, l'optique, la photonique, les technologies de séquençage et d'amplification (réaction en chaîne de la polymérase [RCP] et technologies isothermiques) et les « omiques » (génomique, protéomique, glycomique) pour le profilage génétique, ainsi que d'experts des sciences psycho-socio-économiques et de l'industrie. Des instruments au point de service faciles à utiliser, flexibles, compacts, portables, entièrement automatisés, autonomes et peu coûteux pourraient être adaptés au monde en développement, et également appliqués à la santé animale, à la défense, aux voyages dans l'espace, à l'agriculture ou à la sécurité alimentaire, entre autres.

Le Canada est un chef de file dans le développement de tests de diagnostic moléculaire rapide et d'instruments et de technologies au point de service. De nombreux tests canadiens sont utilisés dans le monde entier. Cependant, le Canada accuse un retard dans le déploiement de ces technologies. Il est possible d'obtenir des informations complètes sur l'état des tests de dépistage aux points de service au Canada auprès de l'Agence canadienne des médicaments et des technologies de la santé (ACMTS). Les obstacles réglementaires et l'absence de grandes entreprises pharmaceutiques multinationales au Canada comptent parmi les défis à relever. Néanmoins, le Canada dispose de joueurs de classe mondiale dans des domaines spécialisés, notamment adMare Bioinnovations, MaRS, et Creative Destruction Lab, parmi beaucoup d'autres. Aussi, dans le marché des diagnostics moléculaires rapides, l'écosystème d'innovation de l'Université Laval, à Québec, s'est avéré un acteur de classe mondiale et un environnement fertile pour la commercialisation et la création d'emplois.

5.2(b). Les thérapies à base de cellules souches remplacent les greffes pour le traitement des maladies cardiaques et du diabète.

Au Canada, le traitement de dernier recours actuel contre le diabète de type 1 insulinorésistant et l'insuffisance cardiaque terminale est la transplantation à partir d'un donneur : les cellules des îlots pancréatiques pour le diabète et le cœur entier pour les maladies cardiaques. Compte tenu de la pénurie d'organes, ces traitements ne sont pas accessibles à vaste échelle et ils sont coûteux. Les cellules souches pluripotentes, souvent appelées « cellules maîtresses » ou « ardoises vierges », peuvent être amenées à fabriquer des cellules correspondant aux trois couches fondamentales du corps (ectoderme, mésoderme et endoderme). Elles ont ainsi le potentiel de produire n'importe quelle cellule ou n'importe quel tissu nécessaire à l'autoréparation. D'ici 2035, les promesses des thérapies à base de cellules souches pour la médecine régénératrice pourraient se concrétiser, et ces thérapies pourraient remplacer les greffes d'organes de donneurs pour de nombreuses pathologies.

Les premières recherches sur les cellules souches ont été réalisées par James Till et Ernest McCulloch à l'Université de Toronto au début des années 1960. Forts de ce legs, les scientifiques canadiens sont devenus des chefs de file dans la conception de thérapies à base de cellules souches. Par exemple, une équipe d'Edmonton a été la première, en 2000, à réaliser une transplantation d'îlots pancréatiques. Les premiers essais cliniques ont commencé en 2020. À l'heure actuelle, seul un nombre limité de thérapies à base de cellules souches a été approuvé au Canada, principalement pour traiter les cancers du sang comme la leucémie, la sclérose en plaques agressive et certains types de maladies des os, de la peau et des yeux.

5.3. Le Canada est le pionnier d'un nouveau modèle de bien-être en intégrant l'approche traditionnelle axée sur la maladie à des interventions qui tiennent compte des déterminants sociaux et culturels de la santé tout au long de la vie.

La COVID-19 a confirmé ce que nous savons depuis longtemps : l'accès aux soins de santé primaires, aux soins de longue durée et aux soins à domicile n'est qu'une partie de l'équation qui détermine l'état de santé. Les cas de COVID-19 sont plus nombreux dans les endroits où la pauvreté, l'insécurité de l'emploi, l'insécurité alimentaire et l'itinérance sont également les plus élevés, et les personnes autochtones, noires et de couleur Note de bas de page 18 sont touchées de manière disproportionnée. Malheureusement, c'est aussi le cas pour de nombreux autres problèmes de santé, notamment les maladies chroniques, les troubles mentaux et les accidents du travail. On observe actuellement une tendance à la mise en place de systèmes de soins de santé intégrés permettant de faire passer les personnes de l'hôpital aux soins à domicile ou à d'autres systèmes d'aide, selon ce qui convient. Bien qu'il s'agisse d'une bonne « première étape », cette démarche ne tient pas compte des déterminants socio-économiques sous-jacents de la santé. Un système entièrement intégré comprendrait le logement social et le soutien du revenu de base dans le cadre du plan global de santé et de bien-être de chaque Canadien. Grâce à des systèmes intégrés de santé et de soutien social, nous pourrions envisager une ère où les codes postaux ne seraient plus un déterminant majeur de l'état de santé des Canadiens.

Exemples illustratifs

5.3(a). L'obtention de résultats plus équitables en matière de santé au Canada est entravée par le manque de participation des peuples autochtones à l'élaboration et à la mise en œuvre d'innovations en matière de santé et de soins de santé.

Lorsqu'il est question d'innovation dans le domaine des soins médicaux, ceux qui ont le plus à gagner sont souvent les moins susceptibles d'en bénéficier. L'innovation et les ressources nécessaires à sa mise en œuvre inondent les centres méridionaux, métropolitains, universitaires et commerciaux, loin des communautés rurales, nordiques et, en particulier, autochtones. Les erreurs du passé, qui sont à l'origine de la marginalisation, de l'exclusion et des inégalités dans les soins de santé, continuent donc à se propager. Les taux actuels d'espérance de vie des peuples autochtones au Canada sont nettement inférieurs à ceux de la population non autochtone.

Cette inégalité se manifeste non seulement dans le manque de prestataires de soins et de chercheurs autochtones, mais aussi dans la planification, la mise en œuvre et le maintien des initiatives en matière de santé, qu'il s'agisse de technologies, de ressources ou de politiques. L'ironie est que plus les innovations dans le domaine de la santé connaissent un grand succès, plus les disparités en matière de santé qu'elles entraînent sont vastes. S'atteler à l'avenir des soins de santé avec l'objectif manifeste d'inclure le point de vue des peuples autochtones permettrait d'éviter l'aggravation de ces disparités. Il faudrait aussi tenir compte du rôle de la souveraineté et de la gouvernance des données autochtones, des visions holistiques du monde et des concepts de santé et de bien-être autochtones, ainsi que de l'autodétermination, dans les initiatives touchant la génomique, les mégadonnées et l'IA, l'assurance médicaments universelle et les soins et politiques de santé. Si les perspectives des autochtones ne sont pas prises en compte et que leurs communautés ne sont pas représentées, ces communautés ne bénéficieront pas des avantages cliniques des innovations technologiques, des améliorations apportées à la santé publique et des tendances en matière de médecine personnalisée présentées dans ce rapport.

5.3(b). Les stratégies d'intervention précoce préviennent la « mort par désespoir » et inversent la tendance à l'accroissement des disparités socio-économiques en matière de santé et d'espérance de vie au Canada.

Après des décennies de diminution des taux de mortalité en Amérique du Nord, les taux d'espérance de vie ont commencé à stagner en 2000 et ont en fait diminué aux États-Unis en raison de l'augmentation des taux d'overdoses de drogues, de suicides et de cirrhoses alcooliques. L'expression « mort par désespoir » a été inventée pour souligner le fait que ces problèmes de santé affectent de manière disproportionnée les communautés qui ont connu un déclin économique, et elle postule que le désespoir serait le mécanisme causal commun. Les taux de suicide en Amérique du Nord ont augmenté de 15 % entre 2011 et 2015, et la plus forte augmentation relative a été enregistrée chez les adolescents. Le suicide est la deuxième cause de décès chez les jeunes (10 à 19 ans) et les jeunes adultes (20 à 29 ans) canadiens.

Pour inverser cette tendance, il faut repenser radicalement la façon dont nous comprenons et abordons la santé mentale et la dépendance, en plaçant la barre au-delà du traitement et en déployant des stratégies d'intervention précoce qui favorisent la résilience des jeunes et des communautés à haut risque. La recherche sur les origines de la dépendance et des troubles de santé mentale est limitée. Cependant, il ressort clairement des travaux réalisés à ce jour que (i) les premiers symptômes de troubles liés à la consommation de substances et le risque de suicide apparaissent à l'adolescence; (ii) le risque de tels comportements peut être prédit par des processus de contagion génétique, familiale et psychologique (individuelle et sociale), et (iii) ces facteurs de risque peuvent être atténués par une intervention précoce.

Une réorientation systémique des ressources en soins de santé et des activités de recherche vers l'intervention précoce et la prévention (qui ne représentent actuellement qu'environ 1 % des dépenses consacrées à la lutte contre l'abus de substances au Canada) exigerait un effort interdisciplinaire coordonné. Des partenariats étroits entre les scientifiques, les prestataires de soins de santé et les communautés locales pourraient permettre d'approfondir la compréhension de ces phénomènes et d'atténuer les risques socio-économiques qui interviennent dans les processus d'influence biologique, développementale et sociale. Avec les données appropriées, on croit que les progrès de l'IA pourraient être utilisés pour modéliser les effets des interventions précoces sur le développement social et neuronal, la consommation de substances et les comportements suicidaires. Le résultat pourrait être moins de « morts par désespoir », et de jeunes Canadiens plus résilients.

5.3(c). Un système universel de soins de santé, à payeur unique et portable pour une mise en œuvre de soins de santé, de surveillance de la santé publique et de travaux de recherche appliquée novateurs.

Le principe fondateur du système de santé canadien est l'accès fondé sur le besoin, plutôt que sur la capacité de payer. La prestation des services étant décentralisée, car assumée par les provinces et les territoires, les Canadiens connaissent des niveaux de service, d'accès et de temps d'attente variables, en particulier pour les soins électifs. Il en résulte d'importantes inégalités dans les résultats de santé pour les différentes régions du pays et pour les populations vulnérables. En outre, certains services ne sont pas fournis gratuitement par les systèmes de soins de santé, comme les soins dentaires, les soins de la vue, les soins à domicile, les soins de longue durée ou les médicaments sur ordonnance (en dehors des hôpitaux).

Les Canadiens ont dépensé 34 milliards de dollars pour des médicaments sur ordonnance en 2018, les médicaments constituant la deuxième plus grande dépense en matière de soins de santé, plus que pour les médecins et derrière les dépenses pour les hôpitaux. Par habitant, seuls les États-Unis et la Suisse paient davantage pour les médicaments sur ordonnance. Un système de soins de santé véritablement universel sera de plus en plus nécessaire pour permettre la maîtrise des coûts et un accès équitable. La prochaine étape pourrait être de compléter la vision de Tommy Douglas sur le programme national d'assurance médicaments. Le Canada est le seul pays doté d'un système de santé universel qui ne comprend pas de couverture universelle des médicaments sur ordonnance. Au lieu de cela, il existe une mosaïque de plus de 100 régimes publics de médicaments sur ordonnance et de 100 000 régimes privés, 20 % de la population ayant une couverture insuffisante ou pas de couverture du tout.

Le rapport final du Conseil consultatif sur la mise en œuvre du programme national d'assurance médicaments en juin 2019 soutient qu'un programme de programme national d'assurance médicaments pourrait permettre d'économiser des milliards de dollars en réduisant le prix des médicaments sur ordonnance et en éliminant les coûts élevés associés aux complications ou aux crises de santé lorsqu'une personne ne peut pas se permettre de prendre un médicament prescrit pour ce qui devrait être un problème de santé gérable. Par exemple, la suppression des coûts que les Canadiens doivent assumer eux-mêmes pour les médicaments contre le diabète, les maladies cardiovasculaires et les affections respiratoires chroniques éviterait, chaque année, 220 000 visites en salle d'urgence et 90 000 hospitalisations, ce qui représenterait une économie annuelle potentielle de 1,2 milliard de dollars pour le système de soins de santé.

Un régime public universel d'assurance médicaments permettrait également la création d'une base de données nationale sécurisée, mais accessible pour les soins aux patients, la recherche et l'évaluation dans une optique nationale, au bénéfice des patients, de la qualité et de l'efficacité des soins de santé et des partenariats industriels. Le programme national d'assurance médicaments pourrait établir des liens entre l'accès, l'utilisation, l'observance, les effets secondaires et l'efficacité et les données sanitaires nationales, ce qui permettrait entre autres de connaître en temps réel les avantages attendus et inattendus.

6. Nouveaux modèles d'innovation

Contexte

Dans sa plus simple définition, l'innovation consiste à trouver des moyens nouveaux ou meilleurs de créer une valeur significative. En tant que telle, l'innovation ne se limite pas à la technologie. Il y a aussi des innovations sociales, culturelles et artistiques, comme l'État-providence, le rock'n'roll et la peinture impressionniste, des innovations opérationnelles comme les chaînes de montage ou des innovations dans les modèles d'affaires, comme le divertissement soutenu par la publicité. Dans ce chapitre, l'accent est mis sur l'innovation technologique et sur les divers modèles organisationnels ou institutionnels dans lesquels cette innovation se produit ou grâce auxquels elle est encouragée au Canada. Des exemples de ces « modèles d'innovation » sont donnés ci-dessous, après quelques remarques contextuelles sur la nature et l'importance de l'innovation.

Une invention ou une nouvelle idée n'est que le début de l'innovation. Une invention n'est pas une innovation tant qu'elle n'est pas ancrée dans la pratique, ce qui lui donne sa valeur économique, sociale ou culturelle. L'importance économique de l'innovation découle de ses effets sur la productivité, qui est généralement mesurée comme la production économique (PIB) par heure travaillée. L'innovation entraîne une augmentation de la productivité de nombreuses façons, par exemple par l'introduction de nouveaux types de machines qui augmentent la quantité de biens ou de services qui peuvent être produits par un travailleur, par de nouvelles façons d'organiser la production plus efficacement (comme la chaîne de montage) ou par la création de formes de valeur entièrement nouvelles (comme l'Internet) qui conduisent, directement et indirectement, à une augmentation de la production de l'économie. La croissance de la productivité qui découle de l'innovation se heurte parfois à une résistance dans les situations où l'on prévoit des pertes d'emplois importantes, par exemple en raison de l'automatisationNote de bas de page 19. Il n'en demeure pas moins que l'innovation entraîne la croissance de l'économie dans son ensemble. Le défi social consiste donc à faciliter la transition pour les communautés et les personnes qui sont touchées, par exemple par l'entremise de
la reconversion ou de l'aide à la retraite anticipée. Ces mesures peuvent réduire la résistance au changement technologique et permettre d'obtenir de meilleurs résultats économiques.

La valeur économique et sociale ultime de toute innovation est liée à l'ampleur de son adoption et de son adaptation, souvent loin de son point d'origine. Bien que le fait d'être le site d'une première innovation mondiale génère souvent des avantages pour le premier utilisateur, le fait est que la plupart des innovations au Canada impliquent l'adoption d'innovations provenant d'ailleurs et leur adaptation à notre contexte. Il s'ensuit que favoriser l'adoption rapide de l'innovation doit être un objectif prioritaire de toute politique d'innovation.

L'innovation naît dans des contextes qui exigent ou requièrent de la créativité pour résoudre des problèmes, saisir des occasions ou simplement laisser libre cours à l'imagination. Comme le sait toute personne engagée dans la résolution de problèmes en équipe, la diversité des perspectives est un stimulant clé de l'innovation. Même les innovateurs révolutionnaires comme Thomas Edison, Alexander Graham Bell, Marie Curie et Elon Musk se sont entourés d'équipes talentueuses. Après l'étincelle initiale, la plupart des innovations deviennent un sport d'équipe. À cet égard, la diversité inégalée de la culture et de la géographie du Canada, qui rassemble une grande variété de perspectives, de visions du monde et de systèmes de connaissances provenant du monde entier et de nos propres peuples autochtones, est sans doute le plus grand avantage comparatif de ce pays en tant que nation innovatrice.

Systèmes de connaissances autochtones.

(Traduction) L'approche à double perspective (« etuaptmumk ») encourage la prise de conscience que des résultats bénéfiques deviennent beaucoup plus probables dans toute situation donnée si nous sommes disposés à faire intervenir deux ou plusieurs perspectives : (…) apprenez à voir d'un œil, avec forces des connaissances et des modes de connaissance autochtones (…) et apprenez à voir de l'autre œil, avec les forces des connaissances et des modes de connaissance dominants (occidentaux ou eurocentriques) (…), mais surtout, apprenez à voir avec ces deux yeux en même temps, au bénéfice de tous.

Le mode de connaissance traditionnelle reconnaît les différentes forces des compréhensions multiples et incorpore explicitement l'expérience culturelle de l'observateur dans l'interprétation du monde naturel. Le savoir écologique traditionnel est hautement rationnel, empirique et pragmatique, tout en intégrant simultanément des valeurs culturelles et des perspectives morales. Grâce à sa vision du monde fondée sur le respect, la responsabilité et la réciprocité avec la nature, le savoir écologique traditionnel n'entre pas en concurrence avec la science. Il ne la dépouille pas de son pouvoir. Il étend plutôt le champ d'application de la science aux interactions humaines avec le monde naturel.

Le Canada a obtenu des résultats médiocres selon presque toutes les mesures traditionnelles de l'innovation comparables à l'échelle internationale, par exemple, la R et D commerciale, les brevets, les exportations de produits à forte intensité technologique ou les classements annuels de l'innovation compilés par l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, le Forum économique mondial, etc. Plus important encore, la croissance de la productivité du Canada, qui reflète en grande partie les retombées économiques de l'innovation, est relativement stagnante depuis plus de trois décennies. Néanmoins, le taux de croissance du PIB par habitant du Canada (la mesure la plus largement citée de la performance économique nationale globale) suit, en moyenne et à long terme, celui des États-Unis et d'autres pays du G7 auxquels le Canada est comparé (figure 6.1). Comment? La réponse est que la force extraordinaire de la croissance de l'emploi au Canada, par rapport à la population, est parvenue à compenser les effets de la faible productivité sur le PIB par habitant. Mais à l'avenir, avec le vieillissement de la population, le vent en poupe qui entraînait la croissance de l'emploi (par rapport à la taille de la population totale) se transforme en vent contraire. Les lois de l'arithmétique montrent que la croissance économique du Canada (et la taille de l'assiette fiscale pour financer les initiatives publiques) dépendra de plus en plus de la croissance de la productivité, et donc d'une innovation plus vigoureuseNote de bas de page 20. Voilà, en quelques mots, le principal défi économique auquel le Canada est confronté.

Figure 6.1. Taux de croissance du PIB par habitant

Figure 6.1. Taux de croissance du PIB par habitant
Figure 6.1 - Version textuelle
  2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019
Canada 4,2 0,7 1,9 0,9 2,1 2,2 1,6 1,1 -0,1 -4 2 2,1 0,7 1,3 1,8 -0,1 -0,1 1,8 1 0,4
G7 3,1 0,7 0,6 1,3 2,3 1,9 2 1,4 -0,7 -4,2 2,3 1,1 0,9 0,9 1,4 1,7 1 1,9 1,7 1,2
États-Unis 3 0 0,8 1,9 2,9 2,6 1,9 0,9 -1,1 -3,4 1,7 0,8 1,5 1,2 1,8 2,3 1 1,7 2,5 1,7
OCDE - Totale 3,3 0,7 0,9 1,4 2,6 2,2 2,5 1,9 -0,4 -4,1 2,4 1,5 0,8 1 1,6 2 1,2 2,1 1,8 1,1
 

Source : OCDE.

Depuis la fondation du pays, nous avons toujours été à la hauteur, en nous appuyant sur le pragmatisme, des institutions solides, une diversité créative et une intégration économique productive avec les États-Unis, le fer de lance de l'économie mondiale depuis un siècle. Cette formule a très bien fonctionné pour le Canada. Elle s'est donc bien implantée. Elle s'est toutefois appuyée sur l'extraction de nos ressources et sur beaucoup d'innovations qui nous sont parvenues parce que nous agissions comme une « économie de succursales » pour les États-Unis. Cela explique en grande partie pourquoi, depuis des générations, la plupart des stratégies commerciales canadiennes ne mettent pas l'accent sur l'innovation. Dans l'ensemble, les entreprises canadiennes ont quand même prospéré.

Mais le monde a changé. Les États-Unis sont concurrencés par l'Asie dans leur rôle de locomotive économique et ils sont donc tentés d'être plus protectionnistes. Les technologies de l'information bouleversent désormais toutes les entreprises et activités. L'impératif de durabilité, en particulier l'élimination des émissions des GES, est sans doute à la fois le plus grand défi et la plus formidable occasion que le Canada et le reste du monde sont appelés à gérer. Enfin, le Canada ne peut plus compter sur la croissance de l'emploi pour compenser une productivité inférieure à la moyenne. En résumé, ce monde en mutation exige du Canada, et surtout des entreprises canadiennes, un engagement en faveur de l'innovation.

Au fil des décennies, le Canada et d'autres pays économiquement avancés ont conçu une variété de moyens pour favoriser certains éléments du processus d'innovation. On pourrait parler de « modèles d'innovation », dont les exemples ci-dessous sont bien connus au Canada.

  1. Recherche fondamentale (motivée par la curiosité). Il s'agit là de la matière première d'une grande partie de l'innovation technique, mais aussi du terrain d'entraînement pour l'acquisition des compétences humaines nécessaires pour soutenir l'innovation.
  2. Laboratoires gouvernementaux de R et D. On y mène des activités de R et D précompétitive à l'appui des objectifs publics.
  3. Projets nationaux orientés vers des missions. Pensons par exemple au programme spatial étasunien ou à la conception de la bombe atomique.
  4. Laboratoires de R et D commerciaux. Ces laboratoires se concentrent essentiellement sur la transformation des inventions et des idées en produits.
  5. Usines « succursales ». On profite d'investissements directs étrangers pour importer des innovations « matures ». (Il s'agit là d'un modèle très répandu dans le secteur manufacturier canadien.)
  6. Collaborations entre les entreprises et les universités. Il s'agit du point de départ de certains types d'innovations commerciales.
  7. Capital-risque. On mobilise des fonds et on assure du mentorat pour des projets à risque.
  8. Politiques commerciales, fiscales et réglementaires, politiques en matière d'échanges commerciaux, subventions et marchés publics. On utilise les leviers de l'État pour créer des incitations et des environnements propices à l'innovation dans le secteur privé.

Ces modèles d'innovation établis demeurent pertinents et méritent d'être soutenus et améliorés. Cependant, les Canadiens doivent également appliquer le terme « innovation » aux modèles d'innovation eux-mêmes. Nous aurons besoin de tels modèles d'innovation pour nous adapter aux nouvelles circonstances. Le sous-groupe a en a mis plusieurs de l'avant et en a discuté.

Perspectives

En s'appuyant sur le contexte présenté jusqu'ici, les idées élaborées et discutées par le sous-groupe peuvent être résumées dans les trois déclarations ci-dessous, qui cernent les principales évolutions qui devraient mener à l'émergence de nouveaux modèles d'innovation dans les dix à quinze prochaines années.

  • 6.1 Les données sont reconnues comme les matières premières universelles sur lesquelles s'appuie l'innovation dans pratiquement tous les domaines.
  • 6.2 L'« innovation » dans la politique d'innovation du Canada met l'accent sur une approche systémique qui réunit le monde universitaire, les entreprises, le gouvernement et la société civile pour améliorer la compétitivité dans de grands domaines qui recèlent des occasions stratégiques.
  • 6.3 Alors que la technologie précarise de nombreux emplois, le Canada fait partie des chefs de file mondiaux dans l'exploration de modèles novateurs qui encouragent et facilitent la créativité des individus et de leurs communautés.

Plusieurs des idées soumises à l'origine par les membres du sous-groupe sont présentées à la suite de ces déclarations afin de fournir des illustrations concrètes. Ces déclarations et exemples illustratifs n'ont pas pour but d'être des prédictions absolues ou de présenter une image complète de l'avenir du Canada. Il s'agit plutôt d'un certain nombre de points de vue éclairés sur des évolutions potentielles qui, selon les membres du sous-groupe, seront importantes pour l'innovation au Canada. En outre, les déclarations sont dans une certaine mesure ambitieuses, même si le sous-groupe estime qu'elles sont réalisables, avec un engagement suffisant des secteurs public et privé et des particuliers.

6.1. Les données sont reconnues comme les matières premières universelles sur lesquelles s'appuie l'innovation dans pratiquement tous les domaines.

Il est de plus en plus reconnu que les technologies de l'information sont le moteur d'une grande partie de l'innovation contemporaine, qu'elle soit sociale, culturelle ou technologique. Les données en sont les matières premières. Par exemple, les voitures à conduite autonome ne seraient pas possibles sans l'accès aux données GPS pour la localisation, aux données météorologiques pour la connaissance de l'état des routes et aux données d'objets tridimensionnels pour la formation des systèmes d'aide à la conduite fondée sur l'IA.

La voiture à conduite autonome pose d'immenses défis techniques, mais au moins, les incertitudes peuvent être généralement catégorisées et quantifiées. D'ailleurs, il suffit d'excéder les capacités du conducteur humain. Nous pouvons entretenir l'espoir raisonnable qu'avec suffisamment de données et avec les outils logiciels nécessaires, ces types d'incertitudes (« inconnues connues ») pourront éventuellement être surmontés. Plus complexes, et de loin, sont les incertitudes radicales caractérisées par des « inconnues inconnues », où les modèles statistiques de prédiction sont inapplicables et où nous devons nous en remettre au jugement humain et à l'expérience itérative. Ainsi, au fur et à mesure que l'ère des données se met en place, il deviendra essentiel de distinguer explicitement, d'une part, les décisions et les compréhensions que davantage de données pourraient résoudre et, d'autre part, celles que les données ne sauraient résoudre. Les innovations les plus transformatrices relèveront de ce dernier domaine. Néanmoins, il reste une grande quantité d'innovations utiles à « pêcher » du torrent exponentiel de données que les technologies de l'information continueront de générer, de recueillir et d'interpréter.

Exemples illustratifs

6.1(a). L'accès en temps réel à d'énormes volumes de données en temps réel, à partir desquels il est possible de prédire et de manipuler le comportement, est une source de pouvoir et de succès plus importante que la technologie elle-même.

Les États, les entreprises privées et les particuliers ont tous potentiellement accès aux mêmes technologies, mais pas aux mêmes données. C'est pourquoi les données seront le véritable facteur de différenciation à l'avenir, plus que les technologies. C'est aussi pourquoi les décideurs canadiens doivent veiller à ce que les données soient au premier plan de nos programmes économiques et de sécurité. Une société et son gouvernement qui n'ont pas accès à des données exploitables en temps réel risquent de céder cet espace à des entreprises transnationales de technologies de l'information comme les FAANG. Ces mastodontes en savent déjà plus que les gouvernements du Canada sur les habitudes de circulation, les habitudes de consommation en temps réel, voire le moment et l'endroit où la prochaine pandémie pourrait frapper, ainsi que d'innombrables autres paramètres qui constituent, en fait, les signes vitaux de la société. Les données exploitables en temps réel détermineront les futurs gagnants. Cette tendance s'accélérera à mesure que de plus en plus d'organisations utiliseront des services fondés sur l'IA pour optimiser leurs activités et créer de nouvelles sources de revenus, par exemple à partir des données générées par l'Internet des objets. Ainsi, une société qui n'a pas accès à ses données en temps réel ou un gouvernement trop lent à réglementer leur utilisation finira par céder ses données aux entreprises technologiques qui les recueillent, les analysent et les remanient à des fins privées plutôt que publiques.

6.1(b). Combinés à des réseaux axés sur la collaboration et à l'innovation ouverte, des groupes qui exploitent de façon inédite les données catalysent des solutions à d'épineux problèmes sociaux, médicaux et environnementaux tout en multipliant les débouchés économiques possibles.

La collecte de quantités toujours croissantes de données personnelles par les entreprises technologiques et les entreprises de consommation réduit la confiance du public à l'égard de la collecte et du partage des données. Ce phénomène constitue une manifestation supplémentaire de l'érosion générale de la confiance du public qui se produit dans de nombreux domaines. Cela risque de limiter la capacité du Canada à exploiter le pouvoir des données pour soutenir l'innovation dans divers domaines sociaux, sanitaires, environnementaux et économiques. Le concept de « fiducie de données » constitue une solution innovante. Il repose sur la mise en œuvre d'un modèle de politique d'innovation centrée sur le citoyen, fondée sur l'idée que les données des personnes, sous réserve de leur consentement, sont un bien public.

Les fiducies de données créent des « murs virtuels » autour des données. Les propriétaires des données, qu'il s'agisse de personnes ou d'organisations, autorisent une fiducie à recueillir et à stocker leurs données à condition que ces dernières soient gérées de manière sécurisée et utilisées conformément aux souhaits collectifs des propriétaires. Il peut s'agir, par exemple, des données de localisation utilisées pour la recherche médicale et non pour la publicité. Les premiers exemples de fiducies de données ont été établis au Royaume-Uni, en Israël et en Californie. L'affaire du projet « Sidewalk Toronto » récemment annulé constitue une mise en garde au sujet des attentes élevées des Canadiens en matière de gouvernance des données et de protection de la vie privée.

L'établissement d'un réseau de plates-formes de fiducies de données au Canada pourrait permettre d'entrer dans une nouvelle ère d'innovation ouverte, les organisations regardant au-delà de leurs propres ressources pour stimuler l'innovation en collaborant et en élaborant conjointement des solutions à des problèmes sociaux, sanitaires et environnementaux complexes. Les utilisateurs agréés des plates-formes d'innovation ouverte pourraient accéder aux données convenablement anonymisées et utiliser les technologies d'IA, de chaînes de blocs, de données fédérées et de cybersécurité pour créer de nouvelles solutions dans un environnement où les renseignements personnels sont protégés. Cette approche pourrait permettre de trouver un équilibre entre le droit des personnes
à leur vie privée et les avantages que le public pourrait tirer de l'accès aux données individuelles, sous réserve de dispositions semblables à celles introduites dans la Loi de 2020 sur la mise en œuvre de la Charte du numérique récemment proposée. Le Canada a l'occasion de figurer parmi les chefs de file mondiaux en matière de confiance à l'égard des données, grâce à un écosystème numérique fondé sur la confiance. Cet avantage concurrentiel pourrait stimuler l'adoption, à l'échelle internationale, de produits et d'applications de données et d'IA « fabriquées au Canada ».

6.2. L'« innovation » dans la politique d'innovation du Canada met l'accent sur une approche systémique qui réunit le monde universitaire, les entreprises, le gouvernement et la société civile pour améliorer la compétitivité dans de grands domaines qui recèlent des occasions stratégiques.

L'accent est mis ici sur une approche plus systémique et collaborative de la politique d'innovation pour l'avenir, en mobilisant les universités, l'industrie, le gouvernement et des membres de la société civile comme des ONG et des groupes communautaires. Une telle approche systémique est particulièrement importante, lorsqu'il est question de création de technologies réellement perturbatrices, comme l'illustrent les propos sur les « deep tech » ci-dessous. La future politique d'innovation doit également mettre l'accent sur la collaboration. Les modèles d'innovation, comme Creative Destruction Lab et The Engine du Massachusetts Institute of Technology (MIT), réussissent parce qu'ils rassemblent des équipes multidisciplinaires et leur fournissent un espace neutre, ce qui leur permet d'explorer les problèmes et de concevoir et créer des solutions ensemble. Il sera essentiel de s'appuyer sur ces modèles hautement collaboratifs, notamment par l'entremise de plates-formes d'innovation et de « laboratoires vivantsNote de bas de page 21 », afin de trouver des solutions pour les enjeux systémiques comme l'énergie durable, la sécurité de l'eau et de l'alimentation, et l'équité en santé.

Exemples illustratifs

6.2(a). Le Canada est à la tête de plates-formes d'innovation mondiales qui génèrent une valeur locale et ouvrent des accès aux marchés internationaux.

Les « plates-formes d'innovation » évolutives, que l'on trouve principalement en Europe (par exemple, au Royaume-Uni), peuvent prendre de nombreuses formes, mais elles offrent généralement à diverses parties prenantes (par exemple, un gouvernement, des citoyens, des universités, des industries privées ou des ONG) un « lieu de rencontre » où ils peuvent créer et trouver ensemble des solutions à des problèmes qu'ils ont en commun. Le concept de plate-forme d'innovation est à bien des égards analogue à celui des « marchés de l'innovation » organisés par les entreprises, selon les recommandations du Conseil consultatif de 2016 sur la croissance économique. Le Conseil a demandé au gouvernement fédéral d'aider à former ces « marchés de l'innovation » pour des secteurs et des technologies où le Canada a déjà un élan. L'objectif consiste à faire correspondre la demande des entreprises et des gouvernements pour l'innovation avec l'offre des chercheurs et des entrepreneurs. (L'Initiative des supergrappes du Canada du gouvernement, dotée de 950 millions de dollars, semble avoir été inspirée par la recommandation du Conseil consultatif.) L'idée est que l'innovation se produit lorsque des innovateurs et des entrepreneurs travaillent aux côtés de clients (entreprises ou gouvernements) pour trouver des solutions à des problèmes commerciaux réels et à des défis nationaux urgents.

En plus des cinq supergrappes, on retrouve d'autres initiatives récentes visant à créer des plates-formes et des marchés de l'innovation canadiens, comme le Réseau canadien d'automatisation et d'intelligence artificielle de l'agroalimentaire (RCAIAA). Mentionnons aussi les recommandations sectorielles émanant des tables de stratégie économique du gouvernement fédéral. À ce jour, les supergrappes d'innovation constituent l'exemple le plus ambitieux de mise en œuvre du modèle, mais il faudra plus de temps pour évaluer leur rendement par rapport aux attentes élevées pour ce qui doit encore être considéré comme une occasion d'apprentissage.

6.2(b). Les initiatives canadiennes dans les « deep tech » contribuent grandement à la croissance du produit intérieur brut (PIB) et engendrent un élan positif vers la résolution des graves problèmes que connaît la planète.

Le terme « deep tech » désigne les technologies fondamentales et à usage général qui ne sont pas axées sur les services aux utilisateurs finaux. Il s'agit, par exemple, de l'IA, de la robotique, des chaînes de blocs, de la science des matériaux avancés, de la photonique et de l'électronique, des biotechnologies et de l'informatique quantique. L'importance des « deep tech » réside dans le fait que ces technologies sont des éléments fondamentaux qui améliorent radicalement des produits, des entreprises et des industries qui existent déjà ou en créent de nouveaux.

Les « deep tech » ont le potentiel de relever certains des défis les plus importants auxquels le monde est confronté, des changements climatiques à l'alimentation durable en passant par les maladies chroniques et les pandémies. Le problème est que les « jeunes pousses » des « deep tech » ont besoin de plus de capital et de temps pour germer et se développer que ce que de nombreuses sociétés de capital-risque sont prêtes à fournir, attirées qu'elles sont par le succès rapide de la dernière application ou du dernier gadget logiciel. Cela ne signifie pas que les entreprises porteuses de technologies perturbatrices ne peuvent pas donner des retours sur investissement encore plus élevés. Seulement, les délais et les capitaux nécessaires pour obtenir les rendements sont très différents. Par conséquent, le modèle de commercialisation traditionnel à l'aide du capital-risque laisse sur la touche une grande partie des recherches les plus prometteuses sur des technologies disruptives aux effets profonds, alors qu'il serait possible, par la commercialisation, de transformer ces idées en innovations qui changeraient la société.

Au Canada, nous avons un problème supplémentaire : nous n'avons pas de marché financier national structuré pour fournir du capital « patient », à long terme, pour les « deep tech » et les entreprises en croissance  canadiennes. Il est impossible de régler ce problème structurel rapidement, mais l'objectif est néanmoins clair. Dans ses politiques, le Canada, qui a laissé passer de nombreuses occasions, devrait privilégier les retombées à long terme plutôt que le rendement à court terme de ses investissements, afin de soutenir la recherche et de fournir le « capital patient » nécessaire à la conception et à la commercialisation des « deep tech » (comme nous le décrivons ci-dessous dans le cas particulier des technologies quantiques, par exemple).

6.2(c). Un secteur dynamique de la technologie quantique émerge de la mise en œuvre, par le Canada, d'un nouveau modèle d'écosystème d'innovation qui tire rapidement parti des avantages de la science quantique et des technologies qui en sont tirées.

Le Canada a mis en place un écosystème dynamique pour les technologies quantiques en s'appuyant sur des partenariats solides entre le gouvernement, les universités, l'industrie et les investisseurs. Ces technologies émergentes exploitent les propriétés inhabituelles de la matière et de l'énergie à l'échelle subatomique. Elles englobent, entre autres, l'informatique quantique (matériel, logiciels, chiffrement et applications pour la conception de matériaux, par exemple), la détection quantique et les communications quantiques. Le Canada, qui est l'un des pionniers dans ce domaine, dispose d'un producteur national de matériel informatique quantique grâce à D-Wave, d'organisations qui mènent des recherches quantiques poussées, de mécanismes de soutien à l'éducation et au démarrage des « jeunes pousses » des technologies quantiques, ainsi que de filières de soutien au sein du gouvernement fédéral, dont le ministère de la Défense nationale et le CNRC.

Malgré sa longueur d'avance en matière de recherche et de technologies quantiques, le Canada affronte une concurrence internationale de plus en plus rude. Les États-Unis, l'Union européenne et la Chine ont lancé d'importantes initiatives nationales en matière d'informatique quantique au cours des cinq dernières années. La Chine a déjà remporté quelques récents succèsdans le domaine des communications quantiques à longue distance. Compte tenu de l'ampleur de l'activité, il est peu probable qu'un écosystème quantique canadien compétitif à l'échelle mondiale émerge organiquement de son état actuel.

Pour maintenir son avantage concurrentiel, le Canada devra probablement mettre en œuvre des orientations stratégiques qui serviront de catalyseurs pour l'émergence d'un écosystème d'innovation pour l'informatique quantique. L'objectif global consisterait à créer un secteur économique florissant dans le domaine du matériel et des logiciels hautement spécialisés et des applications connexes, comme le chiffrement, les communications sécurisées, la conception de matériaux et les capteurs. Par exemple, une de ces approches pourrait consister à mettre en place une « plate-forme d'innovation » canadienne liée au domaine quantique (comme décrit ci-dessus). Une telle plate-forme pourrait s'appuyer sur le réseau existant de participants et de partenariats dans le domaine des sciences quantiques pour diffuser plus efficacement les innovations liées aux sciences quantiques, par exemple en offrant aux jeunes entreprises un accès prioritaire aux ressources du réseau (par exemple, le nuage d'informatique quantique Leap de D‑Wave). L'établissement de « laboratoires vivants » dans tout le pays pourrait accélérer l'apprentissage et les expériences centrées sur les utilisateurs (par exemple, les ministères intéressés par l'utilisation de l'informatique quantique dans leurs activités).

6.3. Alors que la technologie précarise de nombreux emplois, le Canada fait partie des chefs de file mondiaux dans l'exploration de modèles novateurs qui encouragent et facilitent la créativité des individus et de leurs communautés.

De nombreux pays, dont le Canada, caressent le projet de devenir des « pays des jeunes pousses », où l'esprit d'entreprise et l'innovation sont encouragés et soutenus dans une égale mesure. L'approche générale consiste à imiter la Silicon Valley en mettant en place des écosystèmes d'innovation qui accélèrent la création de jeunes pousses de haute technologie à forte croissance. Le Canada a connu un certain succès à cet égard, comme en témoignent la bonne santé de la communauté des jeunes pousses technologiques et la disponibilité croissante du financement par capital-risque.

Cependant, la création d'une « Silicon Valley du Nord » est-elle un objectif réaliste ou souhaitable pour le Canada? Une critique pertinente de la mode actuelle des écosystèmes d'innovation est qu'ils ont trop souvent produit une culture homogène qui tend à écraser la concurrence, à produire des monopoles et à comporter de faibles niveaux de diversité et inclusion. De plus, malgré un environnement qui favorise activement les jeunes pousses, le Canada éprouve de la difficulté à transformer ses jeunes pousses technologiques en grandes entreprises capables d'affronter la concurrence internationale. Au lieu de cela, les rondes de capital-risque interviennent plus massivement, plus tard dans le cycle, et elles sont généralement dominées par des investisseurs étrangers (généralement étasuniens) qui peuvent ensuite transférer la majeure partie de la croissance de l'emploi et de la propriété intellectuelle hors du Canada.

Un autre modèle d'innovation soutiendrait la création de nouvelles méthodes, de nouveaux produits et de nouvelles idées qui apporteraient une valeur ajoutée à l'échelle communautaire. En travaillant de concert, les entrepreneurs et les communautés pourraient proposer un modèle de rechange plus durable que l'obsession actuelle de la croissance exponentielle. Cette approche est déjà explorée au Canada par le Programme d'innovation dans les collèges et la communauté et le Centre for Community Innovation de l'Université Carleton, entre autres.

Comme nous l'expliquons ci-dessous, les coopératives de plates-formes pourraient réduire les inconvénients du « travail à la demande » et les centres d'innovation communautaires pourraient aider les Canadiens à faire la transition vers un avenir où l'automatisation et l'IA ont bouleversé le modèle actuel du travail et son objectif plus large.

Exemples illustratifs

6.3(a). Les plates-formes numériques coopératives canadiennes se développent et s'épanouissent dans des secteurs au-delà des entreprises traditionnelles de type « économie du partage ».

L'essor d'entreprises comme Uber et Airbnb reflète une évolution vers une économie du partage où les services en ligne et les technologies numériques permettent le partage ponctuel de ressources qui étaient auparavant utilisées par une seule personne ou un seul groupe. Si cette évolution ouvre de nouvelles perspectives d'emploi, elle a pour conséquence involontaire l'essor du « travail à la demande », une série d'emplois à court terme et à faible revenu gérés par des plates-formes technologiques automatisées qui associent la main-d'œuvre à des tâches sur la base de projets. Ce travail précaire devient la norme au Canada; il concernait plus de 8 % de la main-d'œuvre en 2016, et cette proportion a sans doute augmenté depuis. Le travail à la demande est particulièrement répandu chez les Canadiens à faible revenu.

Les plates-formes de services fondées sur l'IA, qu'elles s'occupent de covoiturage, de cuisines fantômes ou de soins de longue durée, sont de plus en plus utilisées pour maximiser les profits, souvent au détriment des travailleurs à la demande. Toutefois, les efforts visant à élaborer une politique pertinente sont entravés par la difficulté de mesurer l'économie des emplois à la demande au Canada. Cette situation est aggravée par le fait que ces plates-formes numériques sont en grande partie privées et établies à l'extérieur du Canada. Leurs caractéristiques peuvent donc
ne pas refléter les valeurs ou les priorités canadiennes.

En réponse, le Canada pourrait encourager la mise sur pied de coopératives de plates-formes (numériques) appartenant aux travailleurs, en s'appuyant, par exemple, sur les succès des coopératives agricoles dans les Prairies et des coopératives financières au Québec. De telles coopératives offriraient les avantages de l'économie du partage, mais intégreraient des principes coopératifs et des modèles de gouvernance qui transféreraient la propriété des plates-formes technologiques sous-jacentes à leurs travailleurs. Parmi les exemples, citons CoopCycle, présente dans plus de cinquante villes dans huit pays, qui aide les coursiers à lancer leurs propres coopératives en partageant une plate-forme technologique, une application pour téléphone intelligent qui sert d'interface côté client et des connaissances sur les services de livraison, les stratégies commerciales et la tarification. Mentionnons aussi l'initiative de coopérative de plate-forme pour les artistes et les designers de l'Université de l'École d'art et de design de l'Ontario (EADO), qui sera bientôt annoncée.

Une façon d'encourager la création de coopératives de plates-formes serait de mettre en place des accélérateurs d'agoras numériques (ou « laboratoires ») financés par le gouvernement, qui leur fourniraient des locaux, des ressources, des talents et des conseils. Des organisations existantes axées sur les jeunes pousses, comme Communitech, District 3 ou, IDEABOOST, pourraient facilement intégrer les coopératives de plates-formes dans leur mission. En proposant des soutiens et des incitations appropriés, le Canada pourrait devenir un champion mondial des coopératives de plates-formes d'ici 2030. Les travailleurs canadiens s'uniraient pour créer plus d'autonomie pour eux-mêmes et un meilleur service pour leurs clients.

6.3(b). Les carrefours créatifs interdisciplinaires installés dans des quartiers de tout le Canada favorisent l'émergence d'un nouveau sentiment d'utilité et un entrepreneuriat créatif chez les citoyens.

L'avenir du travail est actuellement au centre des préoccupations, alors que l'IA et l'automatisation se profilent à l'horizon et que les responsables politiques cherchent à trouver des moyens de retarder ou de gérer les effets négatifs qu'elles pourraient avoir sur la main-d'œuvre. L'urgence est d'autant plus grande que la pandémie a accéléré les tendances déjà en cours. Par exemple, elle a favorisé l'accélération du travail à distance et de l'automatisation, le recours croissant aux travailleurs à la demande et l'accroissement des inégalités économiques. Toutes ces tendances démontrent l'importance de la résilience des communautés. Parmi les nouveaux modèles proposés à cet égard figurent les avantages sociaux transférables pour les travailleurs à la demande et les microcrédits.

Les changements technologiques et organisationnels rapides induits par la pandémie ont également relancé le débat sur ce qu'un emploi devrait représenter à l'avenir et sur la « raison d'être » de la personne si elle n'a plus d'emploi. Ce constat est d'autant plus pertinent que 80 % des salariés dans le monde se sentent désengagés de leur travail. Pourtant, les millénariaux qui entrent sur le marché du travail attendent de leur emploi des occasions d'épanouissement, d'engagement social et de créativité. De nombreuses études sur l'avenir du travail mettent l'accent sur les « compétences non techniques » comme la créativité, le leadership et la réflexion éthique, ainsi que sur l'apprentissage actif et le recyclage professionnel. Cependant, il est clair qu'il sera difficile de faire passer
la main-d'œuvre canadienne de son « présentéisme » actuel à un état d'esprit axé sur la créativité et le leadership.

Des outils de soutien du revenu (par exemple, des programmes d'éducation et de formation professionnelles continues bien intégrés au système de sécurité sociale, à l'instar de ceux que l'on retrouve dans le système de « flexicurité » du Danemark ou la possible introduction d'un revenu de base universel [RBU]) pourraient non seulement contribuer à faciliter la transition de la main-d'œuvre et à atténuer la pauvreté, mais aussi à encourager le travail créatif plus efficacement que les récompenses pécuniaires traditionnelles. En bref, un soutien au revenu innovant pourrait aider les Canadiens à passer d'un travail sans intérêt qu'ils réalisent pour de l'argent à un nouveau paradigme, où ils utiliseraient l'argent pour réaliser un travail utile.

L'introduction d'une certaine forme de RBU au Canada pourrait déclencher un torrent de production créative dont la valeur réside dans la création d'un objet ou d'une expérience, comme dans le jardinage, la peinture, l'écriture de chansons, la menuiserie, le design ou le codage de logiciels. Ce travail créatif pourrait être facilité et organisé dans des « centres créatifs » de quartier. Ces centres donneraient aux professionnels et aux citoyens le sentiment d'avoir un but et créeraient de nouvelles formes innovantes d'échanges de valeur dans les communautés locales.

Observations finales sur les thèmes communs

Les chapitres précédents structurent les perspectives du groupe de travail sur l'avenir à moyen terme du Canada (2030-2035) en six grands domaines : les changements climatiques, l'avenir des ressources, les mégadonnées et l'IA, la cybersécurité et la protection de la vie privée, l'avenir des soins de santé et les nouveaux modèles d'innovation. Ces catégories ont été choisies afin de tirer parti de l'expertise du groupe dans ces domaines. Cette expertise se reflète dans les dix-sept déclarations et les quarante et un exemples illustratifs qui constituent le cœur de ce rapport. Cependant, cinq thèmes sont récurrents :

  • la compétitivité;
  • les données comme ressource stratégique;
  • la durabilité et la résilience;
  • l'engagement avec les communautés;
  • l'équité, la diversité et l'inclusion.

Sans tenter de saisir toute la richesse des discussions du groupe de travail, nous présentons néanmoins ici un échantillon des observations les plus marquantes.

Compétitivité

Le maintien de la compétitivité de l'économie canadienne (en essence, sa capacité à offrir un niveau de vie moyen croissant à un rythme comparable ou supérieur à celui des autres pays avancésNote de bas de page 22) est un postulat à la base de la plupart des descriptions de l'avenir mises de l'avant dans le présent rapport. La compétitivité est un impératif pour tout pays qui souhaite fournir des emplois valorisants et bien rémunérés et obtenir la base fiscale qui lui permet de soutenir ses politiques sociales et d'autres objectifs collectifs. Cependant, la compétitivité à elle seule ne suffit pas à garantir une répartition équitable des bénéfices de la croissance économique. Cela dépend des choix politiques que nous faisons. Néanmoins, la compétitivité nationale (représentée par la croissance du PIB) limite le montant total qui peut être distribué.

La compétitivité est étroitement liée à la capacité d'innovation d'une société, qui englobe non seulement ses compétences scientifiques et technologiques, mais aussi son bassin de talents applicables, la prévalence de la créativité entrepreneuriale, la volonté de prendre des risques et la réceptivité à des perspectives diverses, le tout baignant dans un environnement politique qui favorise ces éléments. Le Canada s'est en fait mieux comporté à ces égards que ne le suggère le classement médiocre du pays selon la plupart des indicateurs d'innovation conventionnels, comme les dépenses des entreprises en R et D ou la balance commerciale associée aux produits à forte intensité technologique. Le fait est que les performances économiques du Canada, en moyenne, ont toujours été parmi les meilleures. Cependant, la compétitivité implique une course sans ligne d'arrivée, de sorte que les pressions pour faire mieux et les occasions pour y parvenir se renouvellent toujours.

En tant qu'économie riche axée sur les ressources et marquée par la forte présence de « succursales » d'entreprises des États-Unis, le Canada a prospéré, bien qu'il soit souvent un preneur plutôt qu'un fabricant de produits technologiquement avancés. Cela est en partie inévitable pour une économie relativement petite et surtout compte tenu de l'intégration de l'économie du Canada à celle du colosse étasunien. C'est pourquoi, à l'avenir, le Canada doit choisir ses points forts dans des domaines bien précis, où il peut faire face à la concurrence internationale en tant que « fabricant » tout en augmentant sa capacité à être un « preneur » rapide et intelligent des meilleures idées et pratiques du monde entier.

Les données comme ressource stratégique

La collecte et l'analyse des données ont toujours joué un rôle fondamental dans les sciences naturelles et sociales et dans les domaines appliqués, comme l'ingénierie et la médecine. Cependant, comme les volumes de données ont été amplifiés de façon exponentielle par les technologies de l'information (capteurs, liens de communication, ordinateurs et logiciels), les données sont devenues un élément moteur dans pratiquement tous les domaines. Dans des applications englobant, par exemple, l'agriculture de précision, la génomique forestière ou les observations climatiques d'une granularité sans précédent, l'« entraînement » des systèmes d'IA ou les capteurs portables qui enregistrent l'état de santé en continu, l'acquisition et l'analyse des données sont désormais à la pointe de l'innovation, non seulement dans les domaines des sciences et technologies, mais dans pratiquement tous les aspects de la vie économique, sociale et culturelle. Les données étant ainsi devenues une ressource essentielle à l'accomplissement des missions, les questions liées à leur sécurité et à leur contrôle, ainsi qu'à la confiance du public à l'égard des sources et des utilisations des données, sont devenues primordiales.

On peut s'attendre à ce que les « données », dans leurs manifestations de plus en plus diversifiées, occupent une place croissante dans tous les domaines couverts par le présent rapport. Elles sont déjà en train de se tailler une place parmi les principaux facteurs de production dans l'économie du XXIe siècle et parmi les moteurs des changements sociaux et culturels, aux côtés du travail, de l'énergie et des investissements en capitaux. En bref, les données (ainsi que leur collecte, leur analyse, leur communication, leur propriété et leur utilisation) doivent désormais être considérées comme une ressource nationale stratégique, nécessaire à la compétitivité économique du Canada, au maintien du rôle du pays comme chef de file en matière de sciences et de technologies et à la promotion de l'innovation et de l'indépendance culturelles. Pour ce faire, le Canada devra créer une infrastructure de données de classe mondiale, développer des talents qui seront à la hauteur et mettre en œuvre des politiques qui garantissent un accès équitable aux avantages croissants.

Durabilité et résilience

La durabilité est un mot d'ordre du XXIe siècle. Elle a émergé dans la conscience du public parallèlement à l'impact croissant des activités de l'espèce humaine sur la nature animée et inanimée. Le concept de durabilité est né dans un contexte de protection de l'environnement, mais il s'est élargi pour englober les aspects économiques et socioculturels. On parle désormais de « triple bilan ». Cette interaction peut également être symbolisée par l'expression « planète + personnes + profit ». Entre ces pôles, il faut trouver un équilibre flexible qui « répond aux besoins des générations présentes, sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leursNote de bas de page 23 ».

Le thème de la durabilité est clairement mis de l'avant dans les chapitres consacrés aux changements climatiques et à l'avenir des ressources. Dans ce dernier cas, dans son acception contemporaine, la durabilité inclut non seulement la mitigation des impacts environnementaux, mais aussi la prise en compte complète des effets, positifs ou potentiellement négatifs, de l'exploitation des ressources sur les communautés locales et les détenteurs de droits autochtones.

Les « 3 P » de la durabilité

Les « 3 P » de la durabilité
Les « 3 P » de la durabilité - Version textuelle

Les 3P de la durabilité

  • Société (personnes)
  • Environnement (planète)
  • Économie (profit)

La durabilité est également liée à la résilience, puisque la capacité à résister aux chocs, qu'ils soient naturels ou d'origine humaine, est souvent une condition préalable à la durabilité. Par exemple, l'acquisition de mécanismes d'adaptation résilients aux changements climatiques revêtira assurément une importance croissante.

L'expérience de la COVID-19 a également démontré qu'il faut réaliser des investissements pour rendre les systèmes de soins de santé plus résilients. (En parallèle, il faut parvenir à des innovations techniques et opérationnelles pour rendre les soins de santé financièrement viables à mesure que la population vieillit.) Aussi, alors que nous devenons de plus en plus dépendants des cybersystèmes, nous devrons réaliser des investissements accrus pour garantir leur résistance aux défaillances naturelles et aux attaques délibérées. De manière générale, la durabilité et la résilience devraient devenir des considérations de conception fondamentales « intégrées » dans les modèles d'innovation dès le départ, car une fois que le besoin se fait sentir, il peut être trop tard.

Participation des communautés

Il fut un temps, pas si lointain, où les sciences et les technologies étaient largement considérées comme des activités à admirer et à apprécier, mais qu'il valait mieux laisser aux experts. Aujourd'hui, alors que les communautés et les personnes reconnaissent plus volontiers l'influence transformatrice des sciences et des technologies, ils sont moins disposés à déléguer leurs pouvoirs décisionnels. Reflétant ce changement d'attitude, lors des séances du groupe de travail, les participants ont mis l'accent de manière récurrente sur les aspects non techniques des technologies dont il a été question. Ils ont demandé, par exemple : « Quels objectifs sociétaux cette technologie servirait-elle réellement? Quels facteurs pourraient accroître la confiance et l'acceptation du public? Y aurait-il un accès équitable pour les personnes et les groupes autochtones ou défavorisés? Les communautés pourraient-elles participer de manière satisfaisante aux décisions qui les concernent? » Les questions strictement techniques ont généralement moins retenu l'attention des participants. Cela ne semble pas découler de la composition particulière du groupe de travail. Une tendance similaire est apparue lors d'un récent symposium parrainé par les National Academies des États-UnisNote de bas de page 24.

Participation des communautés dans les sciences et technologies : un point de vue de l'Académie nationale des sciences des États-Unis (National Academy of Sciences).

(Traduction) En favorisant les interactions entre la science et la société, on empêcherait l'entreprise de recherche de faire table rase des questions fondamentales d'identité, d'appartenance et de sens de la communauté. Lorsque nous plaçons la collectivité au centre de tout, le problème que nous essayons de résoudre devient tout autre, et la conversation change. De tels échanges profitent à toutes les parties, y compris aux scientifiques. Ils permettent de relever des questions ou des approches qui n'avaient pas été envisagées auparavant. Ils font émerger de nouvelles raisons d'investir dans la recherche et ils révèlent mieux la valeur et le potentiel de la recherche. Le résultat est plus qu'une simple coproduction de connaissances. Cela change la culture des institutions. Le défi global consiste à faire en sorte que les gens aient plus d'autonomie dans l'atteinte de leurs propres priorités grâce aux sciences et technologies.

Le gouvernement fédéral des États-Unis a surtout cherché à mettre en place une infrastructure de recherche pour soutenir la commercialisation. Il a moins insisté sur la bonification des modèles qui se sont avérés fructueux pour faire participer davantage de personnes à l'innovation et ouvrir des possibilités. Pour faire participer le public à la science, il faut mettre en place une infrastructure qui permet d'exploiter les outils et les processus utilisés pour répondre aux questions et d'appliquer ces réponses de manière à s'adapter aux priorités de la collectivité, et non pas seulement à celles des intervenants à l'intérieur du système. La mise en place d'une telle infrastructure peut se faire « de bas en haut » ou « de haut en bas » selon le type d'institution. Cependant, il y a certaines choses que seul le gouvernement fédéral peut faire à grande échelle pour nous inciter tous à changer nos pratiques. Par exemple, une mesure pratique consisterait à renouveler le processus de consultation publique des agences scientifiques fédérales. Une autre solution consisterait à tirer parti des institutions existantes pour mobiliser le public, notamment les programmes extrascolaires, les musées scientifiques et d'autres lieux où les familles se réunissent.

Source : The Endless FrontierThe Next 75 Years in Science, p. 18 à 19. (Extraits légèrement modifiés).

Équité, diversité et inclusion (EDI)

L'intégration du point de vue de l'EDI à une gamme toujours élargie d'institutions et d'activités (dont celles s'occupant des sciences et technologies) constitue un changement de paradigme dans la société canadienne. Nous en sommes encore aux étapes préliminaires de la mise en place. Le mouvement de l'EDI transcende tous les domaines examinés dans ce rapport et témoigne de la reconnaissance croissante du fait que la technologie est rarement neutre et ne peut être découplée de son contexte économique, sociétal et culturel. Trop souvent, il s'agit d'un contexte dans lequel les intérêts des personnes et groupes autochtones, racialisés et autrement marginalisés ont été ignorés ou insuffisamment reconnus.

La prise en compte de la diversité est certes parfois un défi, car la multiplicité des voix et des points de vue peut ralentir l'obtention des consensus nécessaires pour agir; cependant, la diversité est aussi une force distinctive du Canada. L'extraordinaire diversité des perspectives culturelles et régionales du Canada constitue assurément un avantage concurrentiel dans le contexte de la mondialisation. Aussi, la diversité des expériences et des perspectives est souvent une source d'innovation et apporte une variété qui contribue à la résilience de la sociétéNote de bas de page 25.

Conclusion

Les perspectives pour l'horizon 2030-2035 proposées par le groupe de travail et compilées dans le présent rapport dressent le portrait d'une société prospère dans laquelle les technologies sont créées au service des objectifs humains et où les bénéfices sont partagés équitablement. Ce point de vue est optimiste à juste titre, compte tenu des dons et des capacités extraordinaires du Canada, mais on reconnaît également que des défis importants devront être relevés. La technologie jouera un rôle essentiel, en permettant aux Canadiens de relever les défis et de saisir les occasions en se laissant guider par les besoins humains. 

Annexe I : Membres du groupe de travail

Avertissement : Ce rapport est le fruit de la collaboration du groupe de travail. Bien que ce rapport s'appuie sur les contributions et les critiques de tous les membres du groupe de travail et qu'il en soit le reflet, tous les membres du groupe de travail ne sont pas nécessairement d'accord avec chaque déclaration ou avec le choix des enjeux sur lesquels l'accent a été mis. Il est à la fois inévitable et approprié qu'un éventail de points de vue concernant l'avenir soit exprimé.

Président du groupe de travail

Peter Nicholson ONS, C.M.
Président, Institut canadien pour des choix climatiques
Annapolis Royal (Nouvelle-Écosse)

Sous-groupe sur les changements climatiques

Jean-François Barsoum
Consultant délégué principal, Villes et systèmes d'approvisionnement
en eau et de transport intelligents
Innovation, recherche et développement
IBM
Montréal (Québec)

Mel Cappe, O.C.
Professeur, École Munk des affaires internationales et des politiques publiques
Université de Toronto
Toronto (Ontario)

Jeff Dahn
Professeur, Faculté de physique et des sciences atmosphériques
Université Dalhousie
Halifax (Nouvelle-Écosse)

Stewart Elgie
Professeur de droit et d'économie
Université d'Ottawa
Ottawa (Ontario)

Monica Gattinger
Directrice, Institut de recherche sur la science, la société et la politique publique
Université d'Ottawa
Ottawa (Ontario)

Josipa Petrunić
Présidente-directrice générale
Consortium de recherche et d'innovation en transport urbain au Canada
Toronto (Ontario)

Jennifer Wagner
Présidente
CarbonCure
Charlottetown (Île-du-Prince-Édouard)

Sous-groupe sur l'avenir des ressources

Caleb Behn
Conseiller en politiques du Chef national
Assemblée des Premières Nations
Ottawa, (Ontario)

Dave Collyer
Président du Conseil
Emissions Reduction Alberta
Calgary, (Alberta)

Denis Cormier
Vice-président, Opérations de recherche
FPInnovations
Pointe-Claire, (Québec)

Evan Fraser
Professeur de géographie; Directeur, Arrell Food Institute
Université de Guelph
Guelph, (Ontario)

Tom Gunton
Professeur; Directeur, Programme de planification Ressource et environnement
Université Simon Fraser
Burnaby, (Colombie-Britannique)

Al Shpyth
Directeur exécutif
International Minerals Innovation Institute
Saskatoon, (Saskatchewan)

Gisèle Yasmeen
Chercheur principal, École de politique publique et d'affaires mondiales
Université de la Colombie-Britannique
Vancouver, (Colombie-Britannique)

Sous-groupe sur les mégadonnées et l'intelligence artificielle

Marc-Antoine Dilhac
Professeur en éthique et philosophie politique; membre associé de Mila
(Institut de l'intelligence artificielle du Québec)
Université de Montréal
Montréal, (Québec)

Bilal Khan
Directeur associé et chef des services des données
Deloitte Canada
Toronto, (Ontario)

Stan Matwin
Directeur, Institut d'analytique des mégadonnées
Université Dalhousie
Halifax (Nouvelle-Écosse)

Ali Mazalek
Professeur agrégé, RTA School of Media; Chaire de recherche du Canada
sur les médias numériques et l'innovation
Université Ryerson
Toronto (Ontario)

Sue Paish, c.r.
Présidente-directrice générale
Supergrappe des technologies numériques du Canada
Vancouver (Colombie-Britannique)

Doina Precup
Professeure agrégée, École d'informatique
Université McGill
Montréal (Québec)

Sous-groupe sur la cybersécurité et la protection de la vie privée

Martin Fontaine
Chercheur en chef
Centre de la sécurité des télécommunications
Ottawa (Ontario)

Michael Geist
Professeur de droit; Chaire de recherche du Canada en droit de l'Internet et du commerce électronique
Université d'Ottawa
Ottawa (Ontario)

Atefeh (Atty) Mashatan
Professeure agrégée en gestion des technologies de l'information; fondatrice et directrice,
Laboratoire de recherche en cybersécurité
Université Ryerson
Toronto (Ontario)

Michele Mosca
Professeur au Département de combinatoire et d'optimisation; cofondatrice,
Institut de l'informatique quantique
Université de Waterloo
Waterloo (Ontario)

Tanya Seajay
Fondatrice et présidente-directrice générale
Orenda Software Solutions
Toronto (Ontario)

Mark A. Williamson
Directeur général, Politiques et conseils
Recherche et développement pour la défense Canada
Ministère de la Défense nationale
Ottawa (Ontario)

Sous-groupe sur l'avenir des soins de santé

Michel G. Bergeron, C.M., O.Q.,
Professeur titulaire au Département de microbiologie-infectiologie et d'immunologie
Université Laval
Québec (Québec)

Nadine Caron
Professeure agrégée, Département de chirurgie; codirectrice du Centre d'excellence sur la santé des Autochtones
Université de la Colombie-Britannique
Prince George (Colombie-Britannique)

Patricia Conrod
Professeure en psychiatrie
Université de Montréal
Montréal (Québec)

Marzyeh Ghassemi
Professeure adjointe, Informatique et médecine; membre de la faculté, Institut Vecteur
Université de Toronto
Toronto (Ontario)

Catalina Lopez-Correa
Directrice exécutive, Réseau canadien de génomique COVID-19 (RCanGéCO)
Génome Canada
Vancouver (Colombie-Britannique)

Eric M. Meslin
Président-directeur général
Conseil des académies canadiennes
Ottawa (Ontario)

Janet Rossant, C.C.
Scientifique en chef; chef de recherche émérite
Hospital for Sick Children
Toronto (Ontario)

Sous-groupe sur les nouveaux modèles d'innovation

Robert Dunlop
Ancien sous-ministre adjoint à la science et à l'innovation
Innovation, Sciences et Développement économique Canada
Toronto (Ontario)

Laura J. Kilcrease
Présidente-directrice générale
Alberta Innovates
Edmonton (Alberta)

Jeff Larsen
Directeur général, Innovation, Créativité et Entrepreneuriat,
Faculté de Management de l'Université Dalhousie
Halifax (Nouvelle-Écosse)

Maithili Mavinkurve
Fondatrice et directrice de l'exploitation
Sightline Innovation
Toronto (Ontario)

Taki Sarantakis
Président
École de la fonction publique du Canada
Ottawa (Ontario)

Ana Serrano
Présidente et vice-chancelière
Université de l'École d'art et de design de l'Ontario
North York (Ontario)

David A. Wolfe
Professeur de sciences politiques; codirecteur du Laboratoire des politiques pour l'innovation
Université de Toronto
Toronto (Ontario)

Annexe II : Secrétariat du projet

Dan Wayner
Conseiller scientifique ministériel et premier dirigeant scientifique
Conseil national de recherches du Canada

Christina Stachulak
Directrice de projet,
Conseil national de recherches du Canada

Clare Walker
Consultante en communication, rédactrice et réviseure

Jean Archambeault
Conseiller principal
Conseil national de recherches du Canada

Justin Soles
Analyst, Conseil national de recherches du Canada

Michèle Senay
Analyste, Conseil national de recherches du Canada

Carole DeGrandpre
Soutien administratif, Conseil national de recherches du Canada