La recherche impliquant des communautés autochtones au Canada a été historiquement menée sans le plein partenariat de ces communautés. Souvent, elle a été guidée par des priorités établies à l'extérieur des communautés plutôt que par les communautés elles-mêmes. Le programme Océans du Conseil national de recherches du Canada (CNRC) appuie des changements qui aideront les scientifiques à contribuer à l'avancement des objectifs de réconciliation du gouvernement du Canada.
Marie-Chantal Ross, directrice du programme Océans, explique que si votre objectif est de favoriser l'utilisation durable des ressources océaniques — un objectif qui s'inscrit dans le cadre d'une « économie bleue » et qui est au cœur même du programme Océans — « vous ne pouvez pas le faire sans intégrer les perspectives des communautés autochtones, dont beaucoup sont des communautés côtières. »
Selon Marie-Chantal Ross, l'économie bleue croît à un rythme plus rapide que l'économie terrestre et constitue l'un des secteurs connaissant la croissance la plus rapide dans le monde. Alors que cette croissance se poursuit, elle s'interroge : « Comment s'assurer que nous mettons en place une stratégie de croissance inclusive qui intègre les perspectives autochtones? Comment s'assurer que nous ne marginalisons pas certaines communautés? »
Améliorer la collaboration scientifique avec les communautés autochtones
Le projet « Compréhension des meilleures pratiques pour une mobilisation autochtone dans les activités de recherche liées à l'économie bleue » est né à la suite d'une conversation entre Marie-Chantal Ross, Eli Enns et Terry Dorward, de la IISAAK OLAM Foundation, dont le travail habilite les peuples autochtones à diriger des efforts de conservation. Durant cette discussion s'est précisée une occasion de collaborer pour améliorer la façon dont la recherche est réalisée avec les communautés autochtones.
Eli Enns, conseiller de la Reconciliation Through Engineering Initiative (RTEI) à l'Université de Toronto et membre de la nation Tla-o-qui-aht, a mis Marie-Chantal Ross en contact avec la RTEI, l'organisme ayant contribué, depuis sa mise sur pied en 2018, à faire progresser la recherche en génie à l'appui de la réconciliation.
Financée par le CNRC, l'équipe de la RTEI a interrogé 35 scientifiques autochtones et non autochtones ainsi que 4 communautés autochtones de partout au Canada pour mieux comprendre les expériences en recherche collaborative, les défis à relever et les priorités envisagées pour l'avenir.
Heather Greenwood, boursière postdoctorale travaillant auprès de l'équipe de la RTEI, reconnaît qu'il existe une grande diversité entre les différentes communautés autochtones. Dans ce contexte, Heather Greenwood précise que l'objectif du projet n'est pas d'établir une liste de contrôle à l'intention des scientifiques. Le rapport et les produits de sensibilisation que l'équipe est en train d'élaborer visent plutôt à illustrer comment le travail est réellement effectué et comment il est axé sur l'écoute et l'adaptation.
Éliminer les obstacles grâce à la compassion et à la compréhension
Terry Dorward croit que le projet sera bien accueilli par les communautés autochtones. Selon lui, il y a beaucoup de travail à faire dans les communautés, et pour faire ce travail, il faut collaborer avec des ingénieures et ingénieurs respectueux et ouverts d'esprit à l'égard des priorités autochtones. « Ce projet élimine les obstacles, affirme-t-il. Nous sommes sur la bonne voie, alors que la compassion et la compréhension sont de plus en plus mises de l'avant. »
Terry Dorward et Eli Enns adoptent l'approche de double regard en ce qui concerne la recherche scientifique. En collaboration avec des scientifiques, les nouvelles technologies sont explorées, tout en veillant à ce que la recherche entreprise soit profondément ancrée dans les traditions de la Nation, y compris la protection de la biodiversité. De leur point de vue, l'économie bleue doit inclure l'accès à des aliments traditionnels comme le saumon sauvage et, selon Terry Dorward, cela nécessite un écosystème sain.
Lors de l'évaluation d'une stratégie d'économie bleue, Terry Dorward explique qu'« il ne s'agit pas seulement de créer des emplois dans le cadre de l'économie bleue, mais aussi de protéger un mode de vie, de manière à aller au-delà de la durabilité et à assurer une abondance pour les générations futures. »
Remettre en question les approches conventionnelles à l'égard de la recherche scientifique
Selon Amy Bilton, professeure agrégée et directrice du Centre for Global Engineering à l'Université de Toronto, les défis auxquels fait face le personnel de recherche en sciences et en génie sont souvent d'ordre institutionnel. Selon Amy Bilton, même s'il y a plusieurs exemples d'ingénieures et d'ingénieurs et d'autres scientifiques techniques ont travaillé avec des communautés autochtones, la plupart ont dû apprendre comment communiquer sans formation officielle, et souvent avec peu de conseils ou de soutien.
La collaboration avec les communautés autochtones remet également en question le statu quo du processus scientifique, selon lequel les scientifiques choisissent généralement un sujet de recherche, puis trouvent du financement, ce qui détermine les délais pour les résultats de la recherche. Ensuite, ils publient. Le processus de publication est lié à la perception de la réussite pour les scientifiques, selon l'approche « publier ou périr », et constitue un moyen essentiel d'évaluer les contributions au domaine.
Or, le paradigme change lorsqu'il s'agit de travailler avec les communautés autochtones. Heather Greenwood souligne que les communautés autochtones défendent avant tout leurs intérêts. De leur point de vue, dit-elle, la recherche est un outil permettant d'atteindre des objectifs précis pour la communauté. Les projets menés et les expériences vécues dans le cadre de la RTEI nous ont appris que les sujets de recherche doivent être élaborés en collaboration avec les communautés autochtones, ou même par les communautés autochtones de manière indépendante, pour que la recherche réalisée en collaboration avec celles-ci soit efficace. Il n'est pas rare que les calendriers de recherche ne soient pas adaptés aux communautés autochtones, et il arrive que ces dernières ne souhaitent pas que les résultats soient partagés ouvertement, par exemple dans le cadre d'une publication évaluée par des pairs.
Selon Marie-Chantal Ross, si vous faites de la recherche dans le domaine communautaire, « vous devez vous concentrer sur l'établissement de relations et sur les objectifs à long terme de la communauté. Les scientifiques qui travaillent avec les communautés autochtones doivent savoir que leur succès sera mesuré selon des critères différents. »