Se préparer aujourd’hui pour se protéger demain
VIH. SRAS. Infection à E. coli. COVID‑19. Dire que toutes ces maladies étaient déjà considérées comme « émergentes. »
L'Organisation mondiale de la santé définit une maladie comme « émergente » si elle survient pour la première fois dans une population, ou si une maladie ancienne voit son incidence ou sa répartition géographique croître de façon soudaine.
Mike McCluskie (Ph. D.), directeur de la recherche-développement au Centre de recherche en thérapeutique en santé humaine, pilote les travaux au CNRC pour aider le Canada et le reste de la planète à mieux affronter de pareilles menaces.
« La COVID‑19 illustre parfaitement une virose émergente qui a eu des conséquences dévastatrices partout sur la planète, explique-t-il. Les spécialistes en maladies infectieuses restent constamment à l'affût de la prochaine pandémie et s'efforcent de trouver des façons de l'éviter ou d'y remédier. »
Élaborer un traitement contre une maladie qui n'existe pas encore pourrait sembler étrange. Cependant, lorsqu'une nouvelle infection survient, le temps manque souvent pour concevoir un vaccin de A à Z. La solution? Garder les ingrédients de base dans sa cuisine.
Constituer une réserve
Sachant que l'on devra cuire un gâteau en ignorant lequel, il est quand même possible de se procurer à l'avance du sucre, de la farine et des œufs. On en aura certainement besoin, peu importe ce que l'on cuisinera.
Le même principe s'applique aux vaccins. Toutefois, il est capital de s'y prendre assez tôt, car, contrairement à la confection d'un gâteau, des années s'écoulent parfois avant que l'on rassemble les différents ingrédients d'un vaccin.
Le CNRC conçoit, développe et teste des fragments de vaccin et de produits thérapeutiques depuis des décennies. L'idée, désormais, consiste à mettre ces composantes à la disposition des scientifiques pour qu'on les assemble rapidement afin de combattre les nouvelles maladies qui pourraient surgir.
L'adjuvant figure parmi ces ingrédients essentiels. En effet, l'adjuvant accentue la réaction immune de l'organisme, si bien qu'ajouté au vaccin, il en accroît l'efficacité et permet souvent de réduire la dose à inoculer. Garder des adjuvants « en réserve » signifie agir plus vite lorsqu'une nouvelle maladie naît.
Créer les bons ingrédients
Au CNRC, des spécialistes en immunologie, en maladies infectieuses et en glycochimie ont conçu un adjuvant qui est susceptible de rendre de nombreux vaccins à base de protéines plus efficaces. Un outil précieux pour prévenir l'éclosion de maladies inconnues.
Il y a plus de 20 ans, Dennis Sprott (Ph. D.) et Girish Patel (Ph. D.), deux chercheurs du CNRC, ont découvert que certains lipides, qui n'existent que chez les archées, sorte de microorganisme, stimulent le système immun.
Lakshmi Krishnan (Ph. D.), actuellement vice‑présidente de la Division des sciences de la vie du CNRC, s'est jointe à l'équipe très tôt et a lancé des recherches immunologiques confirmant que ces lipides servent d'adjuvants efficaces dans les vaccins. L'équipe a déposé une demande de brevet couvrant la composition, les procédés de fabrication et l'application de ces lipides comme adjuvants.
Les années passant, diverses équipes du CNRC ont adapté puis validé l'adjuvant en fonction des différents modèles de vaccin. Elles en ont amélioré la formule et ont mis au point une méthode de synthèse qui combine aisément l'adjuvant à n'importe quelle sorte de vaccin.
Lors des essais cliniques, l'adjuvant du CNRC — baptisé lactosyl archéol sulfaté (SLA) — a démontré son efficacité en accentuant la réaction immune à de nombreux antigènes, y compris ceux de l'hépatite B, de l'hépatite C, de la grippe et du SRAS‑CoV‑2.
« Le développement de nouveaux adjuvants pour les vaccins est comme la quête du Graal en immunologie depuis des décennies, explique Mme Krishnan. Si l'on retrace l'histoire des lipides archéens au CNRC, on constate que des spécialistes de multiples disciplines se sont donné la main pour faire progresser cette innovation. Voir son travail passer de la simple découverte à un concept, puis à une application concrète capable d'avoir un impact mondial s'avère extrêmement gratifiant. »
De la cuisine à la bibliothèque
Vers le milieu de 2024, le CNRC a cédé l'exploitation de l'adjuvant SLA sous licence à l'entreprise montréalaise de biopharmaceutique Glycovax Pharma, qui s'en servira pour créer ses propres vaccins et fabriquer l'adjuvant à l'intention d'autres concepteurs et conceptrices de vaccins.
« Le jour où la licence pour la fabrication de l'adjuvant SLA a été octroyée a été un moment mémorable pour l'équipe, affirme M. McCluskie. Parallèlement, nous souhaitions que l'adjuvant contribue davantage à la préparation aux urgences sanitaires dans le monde et nous envisagions de le proposer à d'autres créateurs et créatrices de vaccins poursuivant des projets pour le bien public. »
L'occasion s'est présentée avec la Coalition for Epidemic Preparedness Innovations (CEPI), un partenariat mondial qui s'est donné pour mission d'accélérer la création de vaccins et d'autres moyens biologiques pour lutter contre les épidémies et les pandémies éventuelles.
Quand il a appris que la CEPI cherchait des spécialistes pour l'aider à constituer une bibliothèque mondiale d'adjuvants « prêts à l'emploi » où pourraient puiser les scientifiques qui développent des vaccins ici et là dans le monde, M. McCluskie a immédiatement proposé l'adjuvant SLA.
Au terme d'un processus minutieux de soumissions et de validation, la CEPI inaugurait la première bibliothèque mondiale d'adjuvants (en anglais seulement) en juillet 2025, et l'adjuvant SLA du CNRC était du nombre.
La bibliothèque de la CEPI fonctionne à la manière d'une bibliothèque municipale : les personnes qui mettent au point des vaccins parcourent la liste des adjuvants disponibles, en testent quelques-uns et choisissent celui qui se prête le mieux à leur projet.
« Que la création du CNRC figure dans la première bibliothèque mondiale d'adjuvants illustre son savoir-faire aux yeux du monde, déclare M. McCluskie. Mais plus important encore, cela signifie que nos recherches nous préparent à réagir plus rapidement lorsqu'une autre crise sanitaire s'abattra sur nous. »